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St Pierre-Julien Eymard (1811-1868)

III. La Vie de Jésus au Saint-Sacrement
Que fait Jésus au Saint-Sacrement ?

"L'oeuvre de Dieu, c'est que vous croyez en celui qu'il a envoyé" (Jn 6, 29).

L 'Eucharistie est quelque chose de surabondant à l'oeuvre de la Rédemption...

Que le Fils de Dieu ait aimé l'homme jusqu'à se faire homme, on le comprend: le Créateur devait avoir à coeur de réparer l'ouvrage de ses mains. Que l'Homme-Dieu soit mort sur la croix, on le comprend encore par un excès d'amour. Mais ce qui ne se comprend plus, ce qui épouvante ceux qui sont faibles dans la foi et scandalise les incrédules, c'est que Jésus-Christ glorieux, couronné, après avoir achevé sa mission ici-bas, veuille encore demeurer avec nous, et dans un état plus humilié, plus anéanti qu'à Bethléem, qu'au Calvaire même. Soulevons avec respect le voile mystérieux qui couvre le Saint des saints, et essayons de comprendre l'excès d'amour que nous témoigne le Sauveur...

Jésus a revêtu l'état sacramentel pour son Père et pour nous...

I. Il continue d'honorer et de glorifier son Père

Que fait le Sauveur dans l'Eucharistie ? Il continue son office d'adorateur, de glorificateur de son Père. Il se fera le Sacrement de la gloire de Dieu. Le voyez-vous, Jésus, sur l'autel ? dans le Tabernacle ? Il y est; qu'y fait-il ? Il adore son Père, lui rend grâces et continue son office d'intercesseur pour les hommes… Il demeure sur son Calvaire mystique répétant sa sublime parole : Père, pardonnez-leur ! Je vous offre pour eux mon sang, mes plaies ! Il se multiplie partout, partout où il y a à expier. En quelque lieu que s'établisse une famille chrétienne, Jésus vient faire avec elle société d’adoration, et glorifier son Père en l'adorant et en le faisant adorer en esprit et en vérité. Dieu le Père, satisfait, glorifié autant qu'il le mérite, s'écrie: Mon nom est grand parmi les nations ; car depuis le lever du soleil jusqu'à son couchant, on m'offre une hostie d'agréable odeur !

Mais, ô merveille de l'Eucharistie ! Jésus rend à son Père, par son état sacramentel, un hommage nouveau, tel que le Père n'en a jamais reçu d'aucune créature; un hommage plus grand, pour ainsi dire, que tout ce que put faire le Verbe incarné sur la terre. Quel est donc cet hommage extraordinaire ? C'est l'hommage du Roi de gloire, consommé dans la puissance, et la majesté du Ciel, qui vient en son Sacrement immoler à son Père, non seulement sa gloire divine comme en l'Incarnation, mais même sa gloire humaine, les qualités glorieuses de son humanité ressuscitée!

Ne pouvant dans le Ciel honorer son père par le sacrifice de sa gloire, Jésus-Christ redescend sur la terre, s'incarne de nouveau sur l'autel, et le Père céleste peut le contempler encore pauvre comme à Bethléem, bien qu'Il demeure le Roi du ciel et de la terre; humble et obéissant comme à Nazareth; soumis, non seulement jusqu'à l'ignominie de la Croix, mais jusqu'à la communion sacrilège; soumis à ses ennemis, à ses profanateurs ! Doux Agneau qui ne se plaint pas ! Tendre Victime qui ne sait pas murmurer! Bon Sauveur qui ne se venge pas! Mais pourquoi? pourquoi tout cela ?

Pour glorifier Dieu son Père par la continuation mystique des plus sublimes vertus; par le sacrifice perpétuel de sa liberté, de sa puissance et de sa gloire, liées par son amour dans le Sacrement jusqu'à la dernière heure du monde. Jésus-Christ, ici-bas, contrebalançant l'orgueil de l'homme par ses humiliations, et rendant à son Père une gloire infinie : quel spectacle pour le Coeur de Dieu ! quelle raison de la présence eucharistique plus digne de l'amour de Jésus-Christ pour son divin Père ! (cf 'L'Eucharistie et la gloire de Dieu')

II. Voilé, Il continue et achève son ministère auprès de nous :

Notre Seigneur aime tellement l'homme qu'il ne peut se séparer de lui, même en son état de gloire. L'Eucharistie, c'est son Incarnation continuée, multipliée, perpétuée jusqu'à la fin du monde. Il veut vivre près de l'homme et continuer les trois états de sa vie de Sauveur: de prière, de sacrifice, de vie des âmes. Il prie dans le tabernacle. Il s'immole sur l'autel. Il nous nourrit dans la sainte communion. Que pouvais-je encore faire pour ma vigne que je n'aie fait? (Is 5, 4)

Le Seigneur a fait l'abrégé de toutes ses merveilles de gloire, de vertu et de sainteté; elle les renferme donc toutes... De l'Eucharistie, vous irez au Calvaire, à Nazareth, à Bethléem; mais ces mystères séparés de l'Eucharistie sont sans vie actuelle et présente...

a. Il travaille à l’œuvre de ma sanctification. Modèle de vertus

Pour devenir un saint, il me faut vaincre l'orgueil et mettre à sa place l'humilité; or, en l'Eucharistie, Jésus me donne l'exemple et la grâce de l'humilité. C'est lui qui a prononcé autrefois cette parole : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ». Mais, depuis dix-huit siècles, l'humilité ne serait qu'un nom, si nous n'avions que le souvenir; des exemples du Sauveur pendant sa vie mortelle. Nous pourrions dire avec raison : Mais, Seigneur, je ne vous ai pas vu humilié. Eh bien! Jésus-Christ est là pour répondre à nos excuses, à nos plaintes; c'est du Tabernacle, de dessous le voile de l'Hostie, que s'échappe surtout cette parole: « Apprenez de, moi que je suis doux et humble de coeur. » Apprenez de moi à cacher vos bonnes oeuvres, vos vertus, vos sacrifices; descendez, venez vers moi! Et la grâce de l'humilité se trouve dans l'état humilié de Jésus au Très Saint-Sacrement. Quelle gloire humaine pourra craindre de s'abaisser, puisque le Roi de gloire s'abaisse jusqu'à cet état? Qui refusera d'obéir à Dieu et à ceux qui le représentent, quand Dieu, lui-même obéit à l'homme?

Au Saint-Sacrement, Jésus s'anéantit, il devient notre modèle, grâce et fin de notre anéantissement, de l'humilité, de la patience, du pardon, de la pauvreté, des humiliations. Et toujours il répête: "Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur." (Mt 11, 29). (Sainte Thérèse de Lisieux)

b. Jésus encourage ma faiblesse.

Je puis m'approcher de lui, lui parler, le contempler sans crainte. Si sa gloire resplendissait, qui oserait parler à Jésus-Christ, alors que les Apôtres tombèrent frappés d'épouvante pour avoir vu un rayon de sa gloire, sur le Thabor : Jésus voile sa puissance, qui effraierait l'homme. Il voile sa sainteté, qui est si sublime qu'elle découragerait nos faibles vertus. La mère bégaie avec son petit enfant et se met à sa portée pour l'élever jusqu'à elle; ainsi Jésus se fait petit avec les petits pour les élever jusqu'à lui, et par lui jusqu'à Dieu. Jésus voile son amour, le tempère : son ardeur est telle, qu'elle nous consumerait si nous étions exposés à ses feux sans intermédiaire: Dieu est un feu consumant. Voilà comment Jésus voilé encourage notre faiblesse. Quelle plus grande preuve d'amour que ce voile eucharistique ?

c. Il perfectionne ma foi.

La foi, c'est l'acte pur de l'esprit, dégagé des sens. Or, ici les sens ne servent de rien, ils n'ont pas d'action. C'est le seul mystère de Jésus-Christ où les sens doivent absolument se taire; dans tous les autres, dans l’Incarnation, la Rédemption, les sens voient un Dieu enfant, un Dieu mourant; ici, rien qu'un nuage impénétrable pour eux; la foi doit seule agir, c'est le royaume de la foi. Ce nuage nous demande un sacrifice bien méritoire, le sacrifice de notre raison et de notre esprit ; il faut croire même contre le témoignage des sens, contre les lois ordinaires des êtres, contre sa propre expérience; il faut croire sur la simple parole de Jésus-Christ; il n'y a qu'une question à faire: « Qui est là ? » - « Moi » répond Jésus-Christ. Tombons à terre et adorons!

Et cette foi pure et dégagée des sens, libre dans son action, nous unit simplement à la vérité de Jésus-Christ au Très Saint-Sacrement: « La chair ne sert de rien, dit le Sauveur, mes paroles sont esprit et vie ». L'âme franchit la barrière des sens et entre dans l'admirable contemplation de la divine présence de Dieu sous les espèces, assez voilée pour que nous en puissions supporter l'éclat, assez transparente pour les yeux de la foi. Bien plus, au lieu d'être une épreuve, ce voile devient, pour une foi humble et sincère, un aiguillon, un encouragement.

On aime à pénétrer une vérité voilée, à découvrir un trésor caché, à triompher d'une difficulté. Ainsi l'âme fidèle, en présence du voile eucharistique, cherche son Seigneur, comme Madeleine au tombeau: ses désirs grandissent, elle l'appelle comme l'Épouse des Cantiques, elle se plaît à lui donner toutes les beautés, à le décorer de toutes les gloires; l'Eucharistie est pour elle ce qu'est Dieu pour les bienheureux, une vérité, une beauté toujours ancienne, et toujours nouvelle, qu'on ne se lasse pas de scruter, de pénétrer. La sagesse de Notre-Seigneur et sa bonté pouvaient seules inventer le voile eucharistique. (cf 'le Dieu caché')

d. Il nous garde, nous défend, intercède pour nous:

Il nous garde, et, tandis que contenu dans une faible Hostie, le Sauveur semble dormir du sommeil de l'impuissance, son Cœur veille: "Je dors mais mon coeur veille". Il veille quand nous pensons à lui et quand nous n'y pensons pas; il n'a pas de repos; il jette vers son Père des cris de pardon en notre faveur. Jésus nous couvre de son Cœur et nous préserve de la colère divine provoquée par nos péchés incessants; son Cœur est là, comme sur la croix, ouvert et laissant couler sur nos têtes des torrents de grâce et d'amour.

Il est là, ce Cœur, pour nous défendre contre nos ennemis, comme la mère, pour sauver son enfant d'un danger, le presse sur son Cœur afin qu'on ne puisse atteindre l'enfant qu'en atteignant la mère. Et quand même une mère, nous dit Jésus, pourrait oublier son enfant, moi je ne vous abandonnerai jamais. (cf 'Sacré Coeur')

e. Il souhaite recevoir les mêmes hommages que dans sa vie mortelle

Notre Seigneur est au Saint-Sacrement pour recevoir des hommes les mêmes hommages qu'il reçut de ceux qui eurent le bonheur de l'approcher durant sa vie mortelle. Il est là, afin que tout le monde puisse rendre à son Humanité sainte des hommages personnels. Quand ce serait la seule raison de l'Eucharistie, nous devrions être bien heureux de pouvoir rendre à Notre-Seigneur en personne nos devoirs de chrétiens. Par cette présence, le culte public a une raison d'être une vie. Otez la présence réelle, comment rendrez-vous à sa très sainte Humanité les respects et les honneurs auxquels elle a droit ? Notre-Seigneur, comme homme, n'est qu'au ciel et au Très Saint-Sacrement. C'est par l'Eucharistie que nous pouvons approcher du Sauveur en personne, vivant ; le voir, lui causer ; sans cette présence, le culte devient une abstraction. Par cette présence, nous allons à Dieu directement, et nous l'approchons comme pendant sa vie mortelle. Quel malheur, si nous étions réduits, pour honorer l'humanité de Jésus-Christ, à reporter nos souvenirs à dix-huit siècles en arrière ! C'est bon pour l'esprit : mais comment rendre l'hommage extérieur à un passé aussi éloigné ? Nous nous contenterions de remercier sans entrer dans la participation des mystères. Mais actuellement, je puis venir adorer comme les bergers; me prosterner comme les mages ; nous n'avons plus à regretter de n'avoir pas été Bethléem ni au Calvaire. (cf 'Le culte de la divine Eucharistie')


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