LA TRANSFIGURATION EUCHARISTIQUE

Jésus se transfigura devant eux. Mt XVII, 2.

C'est une belle fête que celle de la Transfiguration de Notre-Seigneur sur le Thabor: disons quelque chose de ses rapports avec la transsubstantiation eucharistique. Tous les mystères ont des rapports avec l'Eucharistie: c'est que l'Eucharistie les complète tous. Tous tendaient à l'Eucharistie: c'est à la grâce de découvrir ce qu'il y a d'eucharistique dans les mystères pour en nourrir la dévotion envers le Très Saint-Sacrement. Or, Notre-Seigneur prend trois disciples et se rend sur une haute montagne pour leur manifester sa gloire, qu'il cachait dans l'humiliation de sa chair. Il allait les préparer contre le scandale de sa Passion, leur montrer qui vraiment il était. Voyez comme l'Eucharistie s'institue aussi sur une montagne, celle de Sion, bien autrement célèbre que celle du Thabor. Jésus aimait les montagnes ; il y a fait plusieurs grandes actions de sa vie. Les bas-fonds ne lui conviennent pas: là s'engendrent les miasmes et les maladies. La terre est pour ceux qui rampent; aussi attire-t-il à lui, en s’élevant, les âmes qu'il veut aimer d'un amour particulier.

La seconde transfiguration est plus aimable que la première, et bien plus durable. Elle se fait devant tous les Apôtres. La première eut lieu en plein air, parce que la gloire a besoin de s'étendre; il fait celle-ci, qui est toute d'amour, dans le secret; il la concentre, afin de la rendre plus puissante. Quand on veut témoigner son affection à un ami, on le serre dans ses bras. La charité de zèle s'étend au loin pour donner et faire du bien à un plus grand nombre d'âmes. L'amour du coeur se concentre; on l'emprisonne pour le rendre plus fort: on réunit ses rayons pour faire lentille, comme l'opticien travaille son verre afin de réunir en un seul point toute la chaleur et toute la lumière des rayons solaires. Notre-Seigneur se comprime donc dans le très petit espace de l'hostie ; et comme on allume un grand incendie en appliquant le foyer brillant d'une lentille sur des matières inflammables, ainsi l'Eucharistie fait jaillir ses flammes sur ceux qui y participent et les embrase d'un feu divin. Sur le Thabor, Jésus se transfigure pendant qu'il prie. Ses vêtements deviennent blancs comme la neige, sa face resplendit comme le soleil: on n'en peut soutenir l'éclat. Jésus se transfigure dans la gloire, afin de montrer que son corps si faible est cependant le corps d'un Dieu; cette transfiguration se fait donc du dedans au-dehors: JÉSUS-CHRIST laisse sortir un rayon de la gloire qu'il retenait par un miracle perpétuel. Mais Jésus n'est pas venu pour nous donner des leçons de gloire. Aussi la vision du Thabor passe-t-elle promptement; à peine dure-t-elle un instant. La transfiguration sacramentelle se fait du dehors au-dedans; et tandis que, sur le Thabor, Jésus avait déchiré le voile qui couvrait sa divinité, ici il comprime même son humanité, la transfigure en une apparence de pain, au point qu'il ne paraît plus ni Dieu ni homme, et n'agit plus du tout extérieurement. Il s'ensevelit, et les espèces deviennent le tombeau de ses puissances. Son humanité si bonne, si belle, il la voile par humilité; il semble devenir le sujet des accidents, tant il leur est uni: le pain et le vin ont été changés au corps et au sang du Fils de Dieu.

Le voyez-vous dans cette transfiguration d'amour et d'humilité? Bien que caché derrière un nuage, nous savons que le soleil existe: Jésus est toujours Dieu et homme parfait, mais voilé derrière le nuage du pain et du vin. De même que tout fut glorieux dans le premier miracle, ici tout est aimable. On ne le voit plus, on ne le touche plus; mais il est là avec tous ses dons. L'amour, la grâce et la foi percent les voiles et savent reconnaître ses traits. L'âme voit par la foi: la croyance est une véritable vue. On voudrait bien voir Jésus au Sacrement des yeux du corps; mais si les Apôtres ne purent supporter l'éclat d'un seul rayon de sa gloire, qu'en serait-il aujourd'hui? L'amour ne sait que se transfigurer en bonté, en s'humiliant, se rapetissant, s'anéantissant. Où y a-t-il plus d'amour, au Calvaire ou sur le Thabor? Comparez, et dites-moi si c'est le Thabor ou le Calvaire qui a converti le monde. L'amour rejette la gloire, la cache et descend. Ainsi fit le Verbe en s'incarnant, ainsi fit-il au Calvaire, ainsi plus profondément encore en l'Eucharistie. Nous devrions, au lieu de nous plaindre, remercier Notre-Seigneur de ce qu'il ne renouvelle plus son Thabor. Les apôtres tremblants gisaient à terre, et toutes les paroles qui sortaient de la bouche de Dieu étaient capables de les consumer. Les Apôtres osent à peine parler à Notre-Seigneur  ! Mais ici on lui parle; on n'a pas peur, parce que nous pouvons appliquer notre coeur contre le sien et sentir son amour! Et puis la gloire nous ferait au moins tourner la tête. Voyez comme saint Pierre divague ! Il n'avait plus de bon sens. Il parle de repas, de bonheur, pendant que Notre-Seigneur s'entretient de ses souffrances et de sa mort!  Il ne pense guère à ses devoirs ! Si Notre-Seigneur vous manifestait sa gloire, vous ne voudriez plus vous séparer de lui. On y serait si bien ! Il fallut que le Père céleste fit une leçon à saint Pierre, et qu'il lui rappelât que Notre-Seigneur était son Fils, qu'il fallait suivre partout, jusqu'à la mort. Rappelez-vous qu'une éducation qui se fait par le bonheur n'est ni sérieuse ni solide, et l'enfant que l'on entoure de trop de tendresse n'a jamais un grand coeur. C'est pourquoi la transfiguration eucharistique ne se fait pas dans la joie ni dans la gloire, mais dans le secret et dans l'humiliation : la gloire en est la conséquence future.

On n'y voit pas Moïse ni Élie: ils n'ont rien à y faire. L'Eucharistie n'est pas pour eux; mais les douze Apôtres, qui seront les législateurs et les prophètes du nouveau peuple de Dieu y prennent part. La sainte Trinité y est et y opère, mais invisiblement. Des légions d'Anges adorent ce Verbe de Dieu réduit à un état si voisin du néant. Nous tous, nous y étions. Jésus a consacré nos hosties dans sa volonté et dans sa prescience. Il les a comptées, et c'est par son ordre que nous vous les donnons. Maintenant, regardez comme la prière d'un coeur simple et droit est toujours exaucée, bien que ce ne soit pas toujours de la manière que nous avions imaginée. Pierre avait demandé de rester sur la montagne. Jésus le lui avait refusé... non, il n'avait que retardé la grâce qu'il implorait. C'est dans son Eucharistie que JÉSUS-CHRIST a rétabli sa tente parmi nous pour toujours, et qu'il nous est permis d'habiter avec lui sur son Thabor eucharistique. Oh! ce n'est pas une tente qui s'enlève et se transporte du jour au lendemain: c'est une maison qu'il a bâtie, et nous y habitons jour et nuit. Nous avons bien plus que ne demandait saint Pierre. Pour vous, mes frères, vous ne le voyez qu'en passant; mais c'est tous les jours.

Et puis vous avez fixé votre demeure auprès de l'église du Très Saint-Sacrement, et vous ressentez la douce influence de son voisinage: Domine, bonum est nos hic esse! Oh! oui, Seigneur, qu'il fait bon d'être ici! Vous savez bien, quand vous avez quelque peine, quelque douleur, venir à lui, et il est toujours le bon Samaritain. Il épanche son Coeur sur le vôtre; il vous attend; il vous traite, non pas en étrangers, mais en amis, en enfants de la famille. Le Père céleste n'a-t-il pas dit: « Voici mon Fils bien-aimé»? Et il nous l'a donné par un amour incompréhensible. Il nous l'à donné à Bethléem, au Calvaire, surtout et pour toujours, au Cénacle. Jésus se donnait en même temps. Le Père l'engendre chaque jour et le donne à chacun de nous. Oh ! écoutons-le. Aimons, donc bien cette fête de la Transfiguration. Elle est toute eucharistique. Venez vers cette montagne bénie. Jésus se transfigure: n'y cherchez pas le bonheur sensible ni la gloire, mais les leçons de sainteté qu'il vous donne par son anéantissement. Venez et par votre amour, votre abnégation de vous-mêmes, transfigurez-vous en JÉSUS-CHRIST sacramentel, en attendant que vous vous transfiguriez en JÉSUS-CHRIST glorieux au ciel.

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