LA COMMUNION, SACREMENT D'UNITÉ

Comme vous êtes en moi et moi en vous, ô Père, qu'ils soient tous un en nous! (Jn 17, 21)

L'union de Dieu avec nous est le couronnement de l'oeuvre de réhabilitation divine opérée par la Communion. Communion! Que ce nom seul est significatif! Ce n'est pas une union morale union de sentiments, d'amitié; non, c'est une union de substances, plus approchante, plus voisine de l'union hypostatique que toute autre union, la maternité divine exceptée. Par l'Incarnation, la nature humaine s'unissait à la nature divine en l'unité de personne, et en voyant le corps de Notre-Seigneur, on voyait Dieu. Or Jésus-Christ, Dieu et homme, vient en nous, et opère un mystère analogue à celui qui s'opéra dans le sein de Marie.

Des mains du prêtre, l'Eucharistie vient en nos corps, et, s'unissant à nous, prolonge, étend l'Incarnation à chaque homme en particulier. En s'incarnant en Marie, le Verbe avait en vue cette incarnation en chacun de nous, et cette union particulière de la Communion a été une des fins de sa venue en ce monde; la Communion est le complet développement, l'épanouissement de l'Incarnation; de même qu'elle est le complément du sacrifice auguste du Calvaire, renouvelé chaque matin à la Messe. C'est pour s'unir à son prêtre et à ses fidèles que Jésus-Christ descend à la Consécration, et un sacrifice sans la Communion serait incomplet.

Le Corps de Jésus-Christ s'unit donc à notre corps, son âme à notre âme, et sa divinité plane sur l'un et l'autre. Notre corps est, pour ainsi dire, enchâssé au Corps de Notre-Seigneur. Étant le plus digne et le plus noble, il nous enveloppe et nous domine: nous en sommes revêtus, il est le corps de notre corps; son Sang coule dans nos veines; nous nous fondons en lui dans une union ineffable. Quelle chose magnifique que cette union d'un corps glorieux, ressuscité, avec notre misérable nature! Et ce spectacle est visible à Dieu et aux Anges; nos yeux terrestres ne le voient pas: c'est un spectacle du ciel. Quand on fond ensemble deux cires sous l'action du feu, elles se mélangent et n'en font plus qu'une: les éléments de chacune sont pourtant là, et on pourrait les séparer. L'union est la même dans la Communion.

Nous perdons cette présence corporelle quand les espèces sont consumées; mais si le péché ne chasse pas Notre-Seigneur, notre corps reste participant de la vertu du Corps de Jésus; il en prend la force, la grâce, l'intégrité, les moeurs ; il végète de la sève de Notre-Seigneur ; il se spiritualise. Ne sentez-vous pas après la Communion vos passions amorties, la paix régner dans vos membres? Il est des fièvres chaudes qu'on guérit par la glace. Jésus guérit l'ardeur de notre concupiscence par la pureté de son Corps virginal. Saint Cyrille dit que nous devenons par la Communion les consanguins de Jésus-Christ, consanguinei et concorporei. Le Sang de Jésus-Christ coule dans nos veines. Nous sommes changés en lui.: Non ego mutabor in te nec tu me in te muta bis, sicut cibum carnis tuae: sed tu mutaberis in me. Immiscemur, nous sommes mélangés avec Jésus, dit saint Chrysostome. Laissons donc notre corps se reformer dans ce moule divin et germer en lui pour la gloire.

Mais l'âme? Jésus-Christ va droit à notre âme. Il lui dit: « je veux t'épouser pour toujours » L'âme est surtout le but que Jésus vise en nous. Le corps n'est qu'une antichambre: il est le premier honoré, mais Notre-Seigneur ne fait qu'y passer. L'âme reçoit Jésus, et communique à sa vie divine: elle est comme perdue en Notre-Seigneur. Jésus commence par lui donner un sentiment de sa bonté qui la pénètre, sans rien encore lui demander en retour. Ce sentiment de bonheur est immédiat si l'on se met bien dans la bonté de Notre-Seigneur, si on ne voit qu'elle: Jésus est semblable au soleil du matin, au lever duquel tout revit et s'épanouit. Notre-Seigneur veut se communiquer le plus abondamment possible; car chacun le reçoit selon sa capacité et ses dispositions. Il donne à l'âme bien disposée une vie forte, une résolution généreuse qui la pousse à jurer une fidélité éternelle à son Époux. Dès lors, elle cherche ce qu'il aime, ce qui pourrait lui plaire: elle reçoit le sens de Notre-Seigneur, ce sens si délicat avec lequel Jésus discerne les choses qui regardent la gloire de son Père; sens qui apprécie tout au point de vue divin: une âme qui n'a pas ce sentiment délicat se recherche en tout, et ne pense, même en communiant, qu'aux douceurs qu'elle pourra tirer de Notre-Seigneur. La délicatesse est la fleur de l'amour. Jésus-Christ communique en outre à l'âme délicate la grâce de l'oubli de soi, l'entier abandon du moi. Il faut qu'une âme qui communie en vienne à aimer Notre-Seigneur pour lui-même; il faut savoir se donner sans dire: Qu'aurai-je en retour ? N'aime guère celui qui demande la récompense de tout ce qu'il fait. Vivre de Jésus pour soi, c'est bien; mais vivre de lui pour lui, c'est mieux. Voyez ce que Jésus-Christ demande à saint Pierre: « M'aimes-tu? - Oui, Seigneur: je vous aime. - M'aimes-tu plus que tous les autres?» Saint Pierre hésite; il pleure, et ses larmes sont un aveu de son grand désir d'aimer plus que tous les autres. Notre-Seigneur est content alors: il lui donne ses agneaux et ses brebis à paître; il le charge du plus lourd fardeau qu'ait jamais porté un homme, et ne lui promet rien en récompense. Notre-Seigneur veut que l'on s'oublie. Il demande à ceux qui l'aiment véritablement de se perdre eux-mêmes, de s'en remettre généreusement à lui, et sans compter, de tous leurs intérêts tant pour l'âme que pour le corps, pour le temps comme pour l'éternité.

Se défier, demander des gages, faire des réserves, c'est ordinairement un signe de paresse. Dire à Dieu qu'on l'aime quand il nous comble de tendresse, c'est peu de chose ; c'est dans la tempête qu'il faut lui crier avec job: Ici on donne de soi; là on ne donne que de sa surabondance. Notre-Seigneur, certes, ne recherche pas son intérêt dans l'amour qu'il nous témoigne : il n'a pas besoin de nous ; il ne nous aime que pour notre bien, que pour nous rendre heureux. Il nous demande tout ; ne nous arrêtons pas tant à penser à ce que nous recevrons, si nous voulons l'aimer véritablement comme il nous a aimés. Est-ce à dire que nous ne serons pas récompensés, que nous ne retrouverons rien en échange de ce don absolu? Non, certes ! Notre-Seigneur nous demande tout pour nous rendre encore davantage ; semblable à la mère qui, pour éprouver l'affection de son enfant, lui demande ses petits jouets et les lui rend ensuite avec d'autres plus beaux, contente de voir que son enfant l'aime plus que tout.

Allons ! donnez donc tout à Notre-Seigneur, âmes qui vivez de la vie de Communion: oeuvres, mérites, coeur et toutes ses attaches, même les plus permises, les plus légitimes. C'est difficile, c'est l'agonie du pauvre coeur humain; mais quand on pense à qui l'on donne, oh ! que le parti en est vite pris! La Communion est encore le moyen par lequel Notre-Seigneur lie son Père envers nous. Si le Père céleste ne nous récompensait que sur nos mérites personnels et comme créatures, nous ne pourrions attendre jamais qu'un bonheur naturel. Mais Notre-Seigneur a fait société avec notre nature, il renouvelle et resserre cette société par la Communion: il atteste par là à son Père combien il nous aime, combien il veut que nous lui soyons unis; et le Père est obligé de nous couronner avec son Fils. Il ne peut séparer la tête et le coeur des autres membres; et la Communion nous donne au ciel un accès si facile, qu'on oserait presque dire que Jésus nous introduit dans la gloire par surprise. Mais voici le plus sublime de l'Eucharistie: Jésus n'a vécu sur terre que pour la gloire de son Père. Ayant quitté la terre, il n'a pas voulu que son Père cessât de recevoir l'hommage de ses actions théandriques, et se continuant et se multipliant dans les bons communiants, il les présente à son Père, disant: Je suis venu jouir de ma gloire à votre droite; mais je m'incarne de nouveau dans tous ces chrétiens pour vous honorer encore par eux et en eux: d'eux et de moi, je ne veux faire qu'un seul religieux de votre gloire.

Oh ! qui n'admirera comment Notre-Seigneur sait allier la gloire de son Père à notre bonheur ! Qui comprendra cette merveille de l'amour du Fils pour son Père et pour nous? Quelle divine industrie pour nous rendre participants de la gloire et nous faire mériter une plus abondante récompense ! Que la Communion soit donc le centre de notre vie et de nos actions. Vivez pour communier, et communiez pour vivre saintement et glorifier Dieu en vous: il vous glorifiera un jour magnifiquement dans son éternité bienheureuse.

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