Vertu caractéristique d'un adorateur (le 1er février 1865)
Je crois que c'est la méditation la plus importante pour moi, puisqu'elle doit déterminer la forme, le fond, la loi de ma sainteté religieuse. Quelle doit être la vertu dominante d'un adorateur?
J'avais cru que c'était la vertu de religion. Je vois bien que non: puisqu'elle a son exécution, sa perfection en dehors de nous, puisqu'elle réside dans le culte intérieur et extérieur, ayant Dieu immédiatement comme objet. Puis, tous sont obligés de lui rendre ce culte plus ou moins fréquemment, mais il est de l'essence de la religion.
J'avais cru que l'amour devait être notre grande vertu distinctive. Mais quoique nous devions aimer beaucoup notre Seigneur sacramentel, cependant c'est la loi, le devoir et la sainteté de tous. Notre Seigneur au très Saint-Sacrement appartient à tous.
Il faut une vertu qui soit souverainement et perpétuellement eucharistique, dont notre Seigneur soit perpétuellement et universellement le modèle présent, la grâce et la fin actuelle. Or, il s'anéantit, lui-même, prenant la forme du pain. cf. Ph 2, 7.
- Notre Seigneur voilant sa gloire divine et humaine au très Saint-Sacrement,
- Notre Seigneur liant sa puissance divine et humaine,
- Notre Seigneur sacrifiant sa liberté divine et humaine,
- Notre Seigneur renonçant à toute propriété du ciel et de la terre,
- Notre Seigneur immolant sa volonté,
- Notre Seigneur voilant même ses vertus, sa bonté, sa douceur, son amour extérieur.
En vérité, tu es un Dieu qui se cache. (Is 45, 15).
Voilà la vraie et perpétuelle vertu du religieux du Très Saint-Sacrement.
- Cette vertu le sanctifie en toute son âme, en tous ses sens, en toute sa vie.
- Elle est sympathique à l'état sacramentel de notre Seigneur. Elle complète cet état glorieux en son intérieur par la vertu libre et méritoire de son adorateur, qui redevient comme son corps, son membre.
- C'est une vraie vertu chrétienne, puisque toute la vertu de Notre Seigneur est dans ces paroles: il s'humilia plus encore (Ph 2, 8).
- Comme son humilité, son anéantissement est devenu le caractère, la vie, la preuve de son amour. Il en est de même de nous.
Donc, ô mon âme, voilà toute ta loi de sainteté, toute la gloire personnelle et véritable que Dieu veut de toi, en toi, par toi. Il s’anéantit (Ph 2, 7). Il faut qu’il grandisse et que je diminue (Jn 3, 30). Devenir comme une espèce sacramentelle, qui certes n'a pas d'orgueil, de vanité puisqu'elle n'a pas de vie propre.
Raisons de l'anéantissement de Jésus au T. S. S. (le 1er février 1865)
Cette méditation m'a bien touché. J'ai examiné pourquoi notre Seigneur a choisi cet état d'anéantissement, et j'en ai vu deux principaux motifs:
[1°] Le premier, son amour. En supportant tant de sacrilèges, etc..., sans se venger, se plaindre même. Je suis entré dans le détail, c'est effrayant. Pourquoi cette patience?
- Pour n'avoir pas toujours et tant à punir!
- Pour tenir l'homme dans la crainte: puisque si le Seigneur devait toujours punir, l'homme épargné se croirait innocent.
- J'ai vu encore la patience de notre Seigneur à recevoir imparfaits et parfaits, tièdes et fervents. Et cela sans rien montrer, afin de tenir les uns dans la confiance et les autres dans l'humilité.
- J'ai vu l'anéantissement sacramentel afin d'exercer, de purifier, d'alimenter, de perfectionner la foi, et aussi la réparation de la chute, la réhabilitation de l'épreuve divine afin de récompenser la fidélité.
- L'anéantissement purifiant, stimulant, alimentant l'amour.
Mais comment puis-je savoir si Jésus m'aime, est content de mon service? C'est facile. Dès que je remplis un devoir autour de lui, une loi, - ou que je donne une libre preuve de bonne volonté - ou allant le visiter, faire un acte de religion, je suis sûr de lui plaire. Mais si je le fais mal, ou si je suis en mauvais état? Il suffit pour lui plaire, de détester mon mal, de m'humilier, de désirer mieux faire.
- C'est alors aller vers Jésus, c'est ce qu'il aime. C'est lui qui a mis en moi cette bonne pensée, ce bon désir. Donc, il me veut, il m'aime.
[2°] Jésus anéanti, modèle, grâce et fin de notre anéantissement, de l'humilité, de la patience, du pardon, de la pauvreté, des humiliations. Et toujours: Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur. (Mt 11, 29).
L'anéantissement sacramentel de Jésus, gloire de son Père (2 février 1965)
Pendant la messe de Saint-Pierre, j'ai considéré la seconde raison de l'anéantissement sacramentel de notre Seigneur, qui est la gloire de son Père, afin de l'honorer et de le glorifier en son état glorieux, afin de lui faire le sacrifice, en son état sacramentel, des qualités glorieuses de son corps, - de sa clarté en se voilant, - de son agilité en se liant, - de sa subtilité en restant sous les saintes espèces emprisonné, - de son immortalité, en gardant son état de mort, de victime, en voulant être consommé dans la communion, ou par la corruption ou la destruction des saintes espèces. Et ainsi le Père est glorifié par l'humiliation du Verbe incarné glorieux. Ce qui n'est fait que par Jésus Christ. Voilà un beau modèle d'humilité, ô mon âme, dans la gloire des honneurs, du succès, des richesses, etc... En tout cela, nous ne sommes que des pécheurs ou des néants. Et cependant, je vois le Sauveur qui, pour me faire aimer l'anéantissement en vertu pour l'union, se fait néant sacramentel pour moi, - pour me dire que jamais je n'arriverai là, et qu'au moins j'y aspire.
St Jean 15 : Union (8 février 1865)
Jésus-Christ: Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut de lui-même porter du fruit s'il ne demeure pas sur la vigne, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. (Jn 15,4).
Notre union avec notre Seigneur doit donc être aussi grande que l'union de la branche avec le tronc et sa racine, - c'est une union de vie. Mais cette sève divine de la vraie vigne est très puissante et féconde. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit; car hors de moi vous ne pouvez rien faire. (Jn 15, 5)
Mais si l'on est uni à Jésus-Christ non seulement par l'état de grâce et la fidélité à la grâce, mais encore par l'union à ses paroles (qui sont esprit et vie), on sera tout puissant. Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez, et vous l'aurez. (Jn 15, 7).
Mais il y a une union d'amour pratique, qui ravit le cœur de la très sainte Trinité. Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. (Jn 14,23).
L'union avec lui, voilà la dernière prière de Jésus-Christ. Je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, pour qu'ils soient un comme nous sommes un : moi en eux et toi en moi, afin qu'ils soient parfaits dans l'unité, et que le monde reconnaisse que tu m'as envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé. (Jn 17, 22-23).
Ainsi, le Sauveur veut que nous soyons un comme il est un avec son Père, - qu'il ait pour nous le même amour qu'il a pour lui.
Saint Paul dit que nous sommes les membres de Jésus-Christ, qu'il est notre tête;
- il dit que nous sommes le corps de Jésus Christ: il est donc notre âme;
- il dit de lui: C'est le Christ qui vit en moi (Ga 2, 20).
Eucharistie, union substantielle* : Qui mange [ma chair et boit mon sang] demeure en moi et moi en lui (Jn 6, 56).
*[Cette expression doit s’entendre dans le sens de l’auteur, comme union vitale, union dans la vie, qui est une réalité substantielle, et non dans le sens aristotélico-thomiste du mot]
On communie au corps et au sang de notre Seigneur, afin de s'unir plus intimement à son esprit, à son âme, à ses opérations, à ses vertus, à ses mérites, enfin à sa vie divine. On mange une nourriture pour avoir la force.
Résumé
1 ° Il y a donc l'union avec Jésus par la foi. Que le Christ habite en vos cœurs par la foi (Eph. 3, 17). La foi opérant par la charité. (Gal. 5 , 6). C'est l'union à sa vérité.
2° Il y a l'union d'amour. Demeurez dans mon amour (Jn 15, 9). Cet amour de Jésus Christ produit l'observance de ses commandements: c'est l'union d'obéissance, puis l'union de sentiments. Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus (Phil. 2 ,5). Puis l'union d'esprit, qui est à proprement parler la vie de Jésus Christ en nous: Qui n'a pas l'Esprit du Christ ne lui appartient pas. (Rom. 8, 44)
3° Enfin, l'union de société, qui se rapproche le plus de l'union hypostatique de la nature humaine avec la nature divine en la personne du Verbe, où la nature humaine a perdu sa personnalité propre, n'étant plus son moi, mais la personne divine du Verbe. Pour nous aider à cette union, notre Seigneur a établi l'Eucharistie, qui est la communion substantielle avec son corps, puis son âme et enfin sa divinité.
Service de Jésus Christ (21 février 1865)
Par ma vocation eucharistique, je suis attaché au service même de la personne de notre Seigneur Jésus Christ, - par mon état religieux. Ce n'est donc ni à un saint, ni à un ange, ni même au service de la très sainte Vierge que je suis destiné, - ce qui est certes très honorable et très doux - mais à Jésus Christ en personne, et nul autre n'a droit à mon service que notre Seigneur Jésus Christ sacramentel.
Et à quel service? A tout ce qu'il y a de plus grand au Ciel, et de plus saint dans l'Église, à l'adoration de notre Seigneur en son état solennel au très Saint-Sacrement de l'autel, - par le culte le plus festival de la sainte Église, - par les quatre fins du sacrifice, - et au nom même de la sainte Vierge qui nous a donné cette sublime et angélique mission. Et ce qu'il y a de plus honorable! Nous sommes les premiers religieux adorateurs du très Saint-Sacrement exposé, - et approuvés pour cette fin. Puis donc que je suis attaché et voué au service de l'adorable personne de notre Seigneur Jésus Christ, je lui dois donc le service de toute ma personne, de toute mon âme, de tout mon corps, de toutes mes forces, de tous mes actes. Ce serait un vol de lui en ravir quelques-uns, un sacrilège de les souiller, une trahison de les donner à d'autres.
Jésus sacramentel doit donc être le centre de ma vie, comme il en est la première et l'unique loi. Serviteur eucharistique, voilà donc mon titre royal et divin!
Mais hélas! comment ai-je fait mon service? J'ai été plutôt le commissionnaire de notre Seigneur, son portier, son soldat d'ordonnance, que son serviteur personnel. J'ai parlé beaucoup de lui, mais peu à lui-même. Je me suis agité comme Marthe, tandis que ce bon Maître me voulait à ses pieds. Et quand j'étais à l'adoration, j'y étais plutôt à l'adorer par les autres que par moi-même, - à ne parler que des autres, - à étudier pour les autres. Tandis que ce Maître m'aurait voulu moi-même, me disait: 'Parle-moi de toi. Dis-moi ton cœur, tes désirs, tes peines'. Et moi, semblable aux nuages que le vent emporte, au vent qui siffle et s'enfuit, je m'agitais à un travail étranger, inutile, et même très nuisible, puisqu'il me privait de la grâce de mon acte, et faisait de la peine à notre Seigneur. Faut-il être stupide de faire ce que notre Seigneur ne veut pas dans ce moment! et se fatiguer inutilement! Ah ! ô mon âme ! dis-le bien vite. Cela ne te coûtait rien de courir. Tu craignais le sacrifice, ou le reproche.
Mon service eucharistique (21 février 1865)
Notre Seigneur me veut tout à mon service eucharistique. Et certes, il est assez grand, important pour demander toute ma personne. Notre Seigneur veut que ce service eucharistique soit la loi souveraine de ma vie. Rien de plus juste. Le service du roi passe avant celui de ses subalternes, et celui-ci serait une injure au roi s'il était préféré, s'il partageait même le sien. C'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et à Lui seul que tu rendras un culte. [Mt 4, 10]. Voilà le grand commandement d'un adorateur.
Mais que comporte ce service eucharistique? Deux devoirs pour moi:
1° Faire mon devoir d'adorateur comme tout autre religieux. Car, après tout, je suis religieux; Je suis en religion pour être simple religieux, et non supérieur. Je dois ce service à mon Maître, et à moi cette nourriture, cette vie de l'amour divin, cette vertu royale. Je serais bien puni si je n'avais pas ce devoir.
2° Rendre mes frères de bons religieux, de bons adorateurs. C'est mon devoir second, ou plutôt renfermé et dépendant du premier et le complétant: adorer et faire adorer, servir et faire servir le plus parfaitement possible.
Il est bien triste de confesser devant Dieu combien j'ai manqué à ces deux devoirs, par mon incurie, mon esclavage, mes embarras non coupés. En un mot, je n'ai pas été tout à mon service, sous prétexte de la gloire extérieure de Dieu et du bien de la Société. Qu'est-il arrivé? Toutes ces visites, toutes ces complaisances pour le prochain n'ont pas amélioré la Société, n'ont amené aucune vocation sérieuse. Toute cette publicité, tous les amis, tous les admirateurs, tout cela est resté vain. C'est que - Nul ne peut venir à moi si mon Père ne l'attire [cf. Jn 6, 46]. Les vocations d'adorateurs viennent du Ciel, et non de la terre. - Tels sont les adorateurs que cherche le Père [Jn 4, 23] ; elles sont le fruit de l'adoration elle-même, du contentement du Père de nous, de la complaisance de Jésus Christ en ses serviteurs. Alors, on a sa confiance, et comme il connaît toutes les bonnes vocations, sa divine Providence les dirigerait plutôt par un ange vers nous, si j'étais un vrai supérieur et un fidèle adorateur. C'est moi qui suis cause de cette stérilité, parce que Mon cœur sèche, et [car dans la Vulg.) j'oublie de manger mon pain. [Ps 101,5]
A la fin de ma méditation, une très belle pensée m'est venue, assurément de la miséricorde de notre Seigneur. Je lui demandais comment il me voulait à son service. Et alors, il me semble entendre cette parole: 'Sois à moi, dans mon sacrement, comme j'ai été à mon Père dans mon incarnation et ma vie mortelle.' Cette pensée m'a vivement frappé. J'en ai remercié ce bon Maître. Et je me suis donné de nouveau à lui, pour être tout à lui comme il était à son Père. Mais comment Jésus est-il à son Père dans sa vie divine de Verbe, - comment était-il à son Père dans sa vie mortelle, - comment est-il à son Père en sa vie sacramentelle, voila ce que je dois examiner, répéter en moi. Oh ! quelle belle pensée! Je dois être à Jésus ce que Jésus est à son Père: - Moi en eux, et toi en moi [Jn 17,23]. Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour. [Jn 15, 9]. C'est le C'est le Christ qui vit en moi [Ga 2,20] de saint Paul. Mais prions pour [voir] cette vérité, et nous y livrer corps et biens.
Jésus sacramentel n'est pas aimé (3 mars 1865)
J'ai vu que notre Seigneur en lui-même n'était pas aimé, - des cinq cent millions de païens, des cinquante millions de juifs, des cinquante-cinq millions de schismatiques, - parce qu'ils ne le connaissent pas ou le connaissent mal. Oh! parmi tant de millions de créatures à cœur aimant, qu'il y en a qui aimeraient Jésus si elles le connaissaient comme moi! Et je devrais au moins aimer Jésus à leur place, pour elles! J'ai vu que parmi les catholiques, peu, très peu aiment Jésus. Ils ne pensent presque jamais à lui, n'en parlent pas, le lui parlent jamais, ne viennent pas l'adorer, ni le recevoir. Pourquoi?
[1°] C'est qu'ils n'ont jamais goûté Jésus, sa suavité, les délices de son amour! C'est qu'ils ne l'ont jamais connu dans sa bonté. - C'est qu'ils ne connaissent pas son amour au très Saint-Sacrement! Quelques-uns ont la foi en Jésus Christ, mais une foi non active, ou une foi de vérité simple, tellement superficielle qu'elle ne va pas jusqu'au cœur, - ou se borne à la conscience du salut. Et encore ceux-ci ne sont-ils pas nombreux parmi tant d'autres catholiques qui vivent en païens, comme s'ils n'avaient jamais connu notre Seigneur. D'où vient donc que Jésus Christ est si peu aimé au très Saint-Sacrement. Cela vient des prêtres qui ne le font pas connaître, qui ne prêchent que la foi, et peu ou jamais sa vie au très Saint-Sacrement, son amour, les sacrifices de cet amour pour l'homme. - Jésus Christ, en un mot, aimant l'homme particulier.
[2°] La seconde cause, c'est que les prêtres n'aiment pas Jésus Christ au très Saint-Sacrement. A les voir célébrer, on les juge. A les voir prier, adorer, fréquenter l'église, on ne comprend pas la présence de Jésus Christ. Mais si on connaît Jésus Christ au très Saint-Sacrement, son amour, les sacrifices de son amour, les désirs de cet amour, ses biens, et si, malgré cela, on ne l'aime pas! quelle injure! - Oui, injure! C'est dire qu'il n'est pas assez beau, assez bon, assez aimable pour être préféré à tout! Quelle ingratitude! Après tant de grâces reçues, tant de promesses faites de l'aimer, après tant de voeux ! C'est se moquer de son amour que de le traiter ainsi. Quelle lâcheté! On ne veut pas trop le connaître, le voir, le recevoir, lui parler, [de] crainte d'être trop pris par son amour, sa bonté, - de ne pouvoir lui résister, - d'être obligé de lui sacrifier son cœur sans réserve, son esprit sans autre pensée, sa vie sans condition. On a peur de l'amour de Jésus Christ, et on le fuit! On se trouble comme Hérode, Pilate et même Caïphe et leurs amis.
[3°] Il faut dire aussi que le monde a peur de cet amour, et qu'il fait tout pour en paralyser l'effet, en empêcher même la pensée, en absorbant, en liant, en captivant les âmes. Et même en le combattant en lui-même, comme non requis, non possible ou [possible seulement] au cloître. Le démon combat sans cesse cet amour de Jésus, - surtout au très Saint-Sacrement, parce qu'il est là vivant, substantiel, possédant par lui-même les âmes. Et alors le démon enlève la pensée de Jésus, comme ce grain du chemin, en paralyse l'effet, l'impression par les tentations. Le feu brûle toujours, il l'éteint. Et cependant, Dieu est charité [1 Jn 4, 16], - et Au commencement était le verbe [Jn l, 1]. Aimez-moi comme je vous ai aimés. Restez dans mon amour[Jn 15, 9]. - Qui me mange reste en moi et moi en lui. (Jn 6, 56) Je suis venu envoyé un feu sur terre (Lc 12, 49) Notre Dieu, le Christ, est un feu consumant. (Hb 12, 29)
Sacrifices de l'amour (3 mars 1865)
On n'aime pas notre Seigneur au très Saint-Sacrement parce qu'on l'ignore, - ou l'on n'examine pas assez les sacrifices que son amour fait pour nous au très Saint-Sacrement. Ils sont tellement surprenants que j'en avais le cœur opprimé et les yeux en larmes.
1° L'institution de l'Eucharistie était au prix de toute la passion du Sauveur. Et comment cela? L'Eucharistie est un sacrifice. Mais il n'y a pas de sacrifice sans une victime à immoler, puis immolée. L'immolation, c'est la mort de la victime. L'offrande, c'est la victime offerte. La manducation de la victime, c'est la participation aux mérites du sacrifice. Or, tout cela est dans l'Eucharistie: c'est le sacrifice non sanglant, parce que la victime est morte une fois et se perpétue en son état de victime, Je vis un Agneau comme égorgé [Ap 5, 6]. Pour manger cette victime, il faut qu'elle voile son état glorieux sous un emblème, un signe de mort. On ne mange que ce qui est mort à sa vie. Autrement, il y aurait combat.
Or, voilà qui est bien fort. - L'Eucharistie était au prix [du jardin] des Olives, des tribunaux et du calvaire. Puis, comme c'est dans son sacrifice sur la croix que Jésus a opéré l'œuvre de notre rédemption, c'est par le sacrifice de la messe qu'il le continue pour nous en appliquer les mérites. Chaque fois que tu accomplis l'œuvre de notre rédemption. Le même étant le prêtre et la victime. Je profite même plus du sacrifice de l'autel que je n'aurais profité du sacrifice de la croix, où je n'aurais pu manger de la chair de la divine victime, ni boire de son sang, puisqu'elle n'avait pas encore passé par le feu de l'autel pour devenir un aliment. Et qui sait? J'aurais été un des plus iniques bourreaux, là, au pied de la croix. Aujourd'hui, j'ai la foi.
2° En instituant l'Eucharistie, Jésus perpétuait les sacrifices de sa passion, les abandons [du jardin] des Oliviers, - la trahison de ses amis, de ses disciples devenant schismatiques, hérétiques, renégats mahométans, - des chrétiens vendant la divine hostie aux juifs, aux impies, - les reniements de chez Anne, les fureurs sacrilèges de chez Caïphe, le mépris d'Hérode, la lâcheté de Pilate, puis la honte de se voir préférer le démon, une passion, une idole de chair. Puis le crucifiement sacramentel dans le corps et dans l'âme du communiant sacrilège. Eh bien! notre Seigneur savait tout cela d'avance. Il connaissait les nouveaux Judas. Il les comptait parmi les siens, ses enfants bien aimés, ses prêtres. Tout cela ne l'a pas arrêté. Il a voulu que son amour allât plus loin que l'ingratitude et la malice de l'homme. Il a voulu se soumettre encore à sa malice sacrilège, et même lui survivre. Notre Seigneur connaissait d'avance la tiédeur des siens, la mienne, le peu de fruits que l'on retirerait de la sainte communion. N'importe, il a voulu aimer plus qu'il n'était aimé, plus donner que l'homme ne voulait remercier.
3° Quoi encore! En cet état de mort, alors qu'il a la plénitude de la vie et d'une vie immortelle, être traité comme un mort, regardé comme un mort, n'est -ce rien? Et cet état de mort, que dit-il? Que Jésus est sans beauté, sans mouvement, sans défense, - enveloppé dans les saintes espèces comme dans un suaire, et dans le tabernacle comme dans un tombeau. Et qu'il est là voyant tout, entendant tout, souffrant tout comme s'il était mort. Son amour a aussi voilé sa puissance, sa gloire, ses pieds, ses mains, sa bouche sacrée,- et ne lui a laissé que le cœur pour nous aimer, - que son état de victime pour intercéder pour nous. Oh! que doivent penser les démons à la vue de tant d'amour de Jésus-Christ pour l'homme, et de tant de froideur, d'ingratitude du chrétien pour Jésus-Christ! Il doit lui dire: 'Moi, je ne donne rien à l'homme de vrai, de bon, de bien. Je n'ai pas souffert pour eux, et je suis plus aimé, mieux obéi, mieux servi que vous!' Et c'est vrai. Que doivent penser les anges à la vue de Jésus en son Sacrement, et de l'homme qui ne le regarde même pas, ou le méprise ou l'oublie. Que doit-on penser de l'Eucharistie après la mort, en en voyant toute la bonté, tout l'amour, toutes les richesses?
O mon Dieu, mon Dieu! que dois-je penser de moi, depuis quarante-trois ans je communie souvent. Vous m'avez donné tout ce que l'Eucharistie peut donner d'honneur, de puissance et de grâces. J'ai la mission de votre admirable et adorable Sacrement dans le monde entier et hélas! je ne suis pas encore adorateur. Je n'ai pas la sainteté première de mon état, la vertu abécédaire de ma vocation religieuse. Vous n'êtes pas encore ma loi souveraine, le centre de mon cœur et la fin de ma vie. Que faut-il donc pour triompher de mon âme ? Ou l'Eucharistie ou la mort. !
Centre eucharistique (4 mars 1865)
Pourquoi l'Eucharistie? Pour être le centre de l'amour de l'homme. Le cœur de l'homme a besoin d'un centre d'affection, d'expansion. Dieu, en voyant le premier homme, dit: Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. [Gn 2, 18]. L'Imitation, 8: Vous ne sauriez vivre heureux sans ami [lm 2, 8, 21]. - Car où est ton trésor, là aussi sera ton cœur [Mt 6, 21]. Notre Seigneur veut être le centre de l'amour de ses disciples, de moi. Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure en son amour [Jn 15,9-10].
Qu'est-ce que demeurer en l'amour de Jésus Christ? C'est en faire son centre de vie. Or, ce centre doit être l'Eucharistie. Là est Jésus,
- le centre unique de sa consolation dans les peines. - Venez à moi, vous tous qui peinez [Mt 11,28],
- le centre de ses chagrins et [de ses] déceptions, parce que c'est le moment où le cœur se donne avec plus d'abandon,
- le centre de la joie: c'est le vrai amour qui se réjouit en son bien-aimé, et non en soi. J'exulterai dans le Seigneur mon Sauveur [Ha 3, 18].
- le centre de ses désirs, pour voir, faire plaisir, surprendre par un bouquet, un don. Ne désire donc que ce qui plaît ou peut être agréable.
- centre de vie: on pense, on délibère en son centre d'affection. On agit pour lui faire plaisir. C'est ce que veulent dire ces paroles de Jésus: Celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. [Jn 6, 57]. Propter me, ou par moi principe, loi, inspiration, - ou pour moi, fin, m'être agréable, me préférer à tout.
Est-ce que Jésus est mon centre de cœur ? Oui, dans les peines extraordinaires. Oui, dans le premier moment de la reconnaissance, dans l'extraordinaire. Mais il ne l'est pas dans l'ordinaire de la vie. Je ne pense pas, ne délibère pas, je ne désire pas ni n'agis en Jésus comme centre. Voilà un fait, et un fait trop certain, bien triste.
Pourquoi notre Seigneur n'est-il pas mon centre? Parce qu'il n'est pas encore le moi de mon moi. Parce que je ne l'aime pas assez par affection. Mon cœur est à la gloire de son service. Mais il n’est pas au bon plaisir de son cœur. Que faire pour arriver à ce centre? y entrer! y demeurer! Agir en ce centre et pour ce centre divin. Un enfant travaille pour ses parents; l'épouse pour l'époux; l'ange pour son Dieu; l'adorateur pour Jésus Christ. Ce centre m'est bien facile! puisque je vis autour de l'Eucharistie, - qu'elle est l'occupation et la loi extérieure même de ma vie. II me sera plus facile que dans aucune autre position, puisque c'est ma grâce.
Comment y arriver? Par l'action, c'est-à-dire non par le sentiment de sa paix, de sa douceur, mais par l'hommage, les retours fréquents. Un centre est le point de la circonférence, du mouvement de l'armée, - quartier général.
Allons, ô mon âme, sortons du monde. Sors de toi-même. Quitte-toi. Va vers le Dieu de l'Eucharistie. Il a une demeure, il te veut. Il veut vivre avec toi, se donner à toi, vivre en toi. Sois en Jésus, ce que fut en sa personne divine la nature humaine en son Incarnation, dépouillée de sa personnalité. Et comme on vit pour le moi, et que le moi, c'est la personne, l'âme humaine de notre Seigneur et son corps ne vivaient donc que pour la personne divine du Verbe, qui ne vivait elle-même que pour son Père, et par son Père.
Centre de vie (5 mars 1865)
Que le bon Dieu est bon! Il a soulevé un peu mon âme un peu accablée, et qui aurait été facilement paresseuse! La sainte Eucharistie est mon centre naturel, surnaturel et final, par état de vocation. Sa pensée doit donc être facile! - Par état, je demeure chez notre Seigneur, autour de son autel, de son trône. Or, demeurer chez quelqu'un, c'est y être tout entier. Demeurer chez un si grand Roi, c'est avoir une demeure bien honorable. Demeurer chez notre Seigneur Jésus Christ, c'est demeurer chez la Bonté même. Il faut donc être bien stupide, bien vicieux, bien ingrat pour n' y pas rester.
La sainte Eucharistie est mon travail. Son service direct est ma part : son culte, son adoration, son service immédiat, qui exige toute l'application de ma pensée, toute l'étude de mon intelligence, toute l'énergie de ma volonté, tout l'hommage de mon corps. Tout doit donc être préparation et application en moi au service de la divine Eucharistie! La sainte Eucharistie est la fin de ma vie, fin absolue qui renferme toutes les autres fins, puisque notre Seigneur est alpha et oméga. Lui plaire, l'aimer, le servir, voilà le temps et l'éternité pour moi. Je suis et je dois suivre partout mon Maître.
Demeurant chez notre Seigneur, je suis toujours chez lui, je travaille toujours avec lui et sur lui, quand je suis dans la loi et la grâce de mon service, - puisque je dois communiquer ses ordres, organiser son service, le soutenir. Mais il faut que le Dieu eucharistique soit ma pensée naturelle et surnaturelle dominante, mon point de centre, la loi de ma vie. Autrement, je pourrais faire comme un enfant à ses amusements, un ivrogne dans l'occasion, un esclave de ceux que je dois amener à mon maître! Or, voici la grande grâce de ma méditation, et que j'ai bien comprise: je dois rester chez notre Seigneur, travailler sur lui et pour lui, non par l'esprit, car mon esprit doit être à l'attention de la chose à faire. C'est une consigne, un surveillant, un ouvrier que mon esprit, ce n'est pas le maître. - Non par une vertu à pratiquer en le servant. Ce serait être un ouvrier à une chose, à une aptitude. Puis demeurer dans une vertu, ce serait trop demeurer chez soi, être à ses pièces!
Je dois donc demeurer chez notre Seigneur, avec notre Seigneur, dans une pensée, dans un sentiment affectueux, dans la dévotion de l'amour, de lui, de sa gloire. Et tout doit nourrir cette pensée affectueuse. Elle doit aussi alimenter, perfectionner tout le reste, comme sa saveur, la pensée maîtresse. Or, jusqu'ici j'ai été dans la pensée intellectuelle de l'Eucharistie, dans l'étude de l'Eucharistie, dans les moyens extérieurs du succès, et non dans la moelle, dans le cœur de cet amour divin. Voilà pourquoi je me suis toujours agité. J'ai travaillé beaucoup d'esprit, de corps, d'extérieur, mais non de cœur, d'affection. Aussi, mon centre était l'esprit, la science de l'Eucharistie, de l'écorce de la Société, et non son centre de vie,
- centre qui me doit être si facile, puisque j'en ai l'idée, la connaissance,
- centre qui est ma grâce d'état,
- centre qui doit former et alimenter les vertus chrétiennes et évangéliques, sans que j'aie besoin de chercher ailleurs,
- centre qui me nourrit de suite, puisque c'est une atmosphère de lumière, de suavité, de paix. - C'est notre Seigneur.
Mais il faut, ô moi! que tu sortes de toi, que tu vives du cœur, en la bonté de Jésus Eucharistie! Il faut un amour de noble passion, qui enlève tout d'un coup, qui donne tout d'un trait. Lui-même vivra par moi car il demeure en moi [cf. Jn 6,57,56].
Mais ô mon Dieu! pourquoi aimez-vous l'homme à ce point, de faire tout pour lui en ce monde? de mettre à son service les anges et les saints? de vous mettre vous-même à ma disposition? d'oublier votre majesté, votre dignité, vos droits, pour me prier de vous aimer, de répondre à votre amour par le mien? de vous préférer à votre ennemi, qui est le mien aussi, au démon ? de ne pas m'attacher à d'autre qu'à vous, finalement du moins ? Mais, oubliez-vous que je ne suis rien, que je n'ai que la disposition de mon cœur ? Ne dirait-on pas que vous ne pouvez pas être heureux sans moi? Que vous avez besoin de moi? Et cependant, je ne vous aime pas de tout mon cœur! Je me fais prier, poursuivre. Je suis parcimonieux pour vous! O folie!
Bonté de ce centre divin (5 mars 1865)
C’est plutôt un retour que j’ai fait. Cependant, ce qui me frappe beaucoup en ce sujet, c’est la pensée de ce centre caché, invisible, tout intérieur, et cependant très vrai, très vivant, très nourrissant. Jésus attire spirituellement l'âme à lui, en son état tout spiritualisé en son divin Sacrement. Une autre pensée qui m'a frappé encore bien davantage, c'est de voir que l'aliment de ce centre, pour moi est l’egredere ‘quitte ton pays’ [Os 12, 1] d'Abraham, le dépouillement, l'abandon du dehors, l'écoulement du dedans en Jésus, que cette vie est plus agréable à son cœur, honore davantage son Père. C'est l'hommage le plus envié de son amour!
Egredere. Veni [Ap 22, 17]. Je conduirai ma bien-aimée au désert, et je parlerai à son cœur [Os 2, 14]. C'est que c'est l'amour de préférence; c'est le don de soi; c'est le travail de l'union. Le travail des racines est sous terre, la vie de l'arbre. Voilà la grande LUMIERE de ma retraite, de comprendre cette vérité: Le règne de Dieu est en vous [Lc 17,21]. Assurément, la vie de la très sainte Vierge et de saint Joseph en Égypte, à Nazareth, etc. a été la plus agréable à Dieu, - ce silence, ce secret gardé, cette jouissance privée, cette vie si belle et si inconnue! Mais l'amour s'en nourrissait. Il était dans son centre.
Douceur eucharistique (13 mars 1865)
1° J'ai médité sur la douceur de notre Seigneur en son divin Sacrement, - sa bonté à recevoir tout le monde, grands et petits, riches et pauvres, enfants et hommes, - son affabilité à se mettre à la portée de chacun, des enfants, des ignorants, etc... - sa patience à les écouter tous et tant qu'ils veulent, et sur toutes leurs misères, - la bonté de sa communion, se donnant à chacun selon son état, et venant avec joie en tous, pourvu qu'il y trouve la vie de grâce et un petit sentiment de dévotion, de bons désirs, de respect au moins, - et donnant à chacun la grâce qu'il peut porter, et lui laissant un don de paix et d'amour de passage. Oh! Parce que tu es, Seigneur, pardon et bonté, plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent. [cf. Ps 85, 5].
2° Mais quelle patiente et miséricordieuse douceur de Jésus envers ceux qui l'oublient: il les attend, ceux qui ne le respectent même pas en son état sacramentel. Il ne réclame pas contre ceux qui l'offensent, il ne menace pas. Ceux qui l'outragent, le vendent, le crucifient par leurs sacrilèges, il ne les punit pas, et il répète: Père, pardonne leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font [Lc 23, 34].
Oh ! quelle surprise, quel étonnement, "quelle épouvante, quel désespoir quand, à la mort, l'âme ingrate verra son Sauveur sortir de la divine hostie, ou plutôt déchirer ce voile sacramentel, et dire: c'est moi, - mais juge, mais juge aussi sévère que j'ai été bon! Non, la reconnaissance de Joseph, prince d'Égypte, par ses frères qui l'avaient si indignement trahi, n'a rien de comparable. Joseph restait leur bon frère. Il les embrassait, les rassurait. Mais après la mort, Jésus sera le souverain Juge, plein de majesté, terrible dans sa justice pour celui que l'amour n'a pu toucher en cette vie.
O mon Dieu, moi qui vous crois, qui vous suis consacré, je voudrais me fondre d'amour ou me confondre de honte et de douleur. Oh ! oui, pour être doux, je regarderai l'Eucharistie. Je mangerai cette divine manne pour avoir une abondance de suavité, de douceur, pour faire ma provision du jour, car j'en ai tant besoin.
Dieu, hôte de l’homme dans l’Eucharistie (14 mars 1865)
Notre Seigneur aime tellement l'homme qu'il ne peut se séparer de lui, même en son état de gloire. L'Eucharistie, c'est son Incarnation continuée, multipliée, perpétuée jusqu'à la fin du monde. Il veut vivre près de l'homme et continuer les trois états de sa vie de Sauveur: de prière, de sacrifice, de vie des âmes.
Il prie dans le tabernacle. Il s'immole sur l'autel. Il nous nourrit dans la sainte communion. C'est le bon voisin de l'homme, l'ami déguisé pour n'être pas à charge. C'est la société de l'amour, des biens, du bonheur, autant que l'état de voyageur le permet. Que pouvais-je encore faire pour ma vigne que je n'aie fait? [Is 5, 4]
Oh ! vraiment, si nous comprenions bien l'amour de Dieu! l'amour de Jésus naissant, souffrant, sacramentel! Mais il y aurait de quoi mourir de reconnaissance ou de regrets. Mais, ô Dieu! que Jésus est peu aimé! qu'il y en a peu qui l'aiment d'esprit, de pensées, de volonté, pour lui plaire; - de cœur, avec sa noble passion d'amour ! Beaucoup le croient, le respectent, le prient, le reçoivent. Mais comme des serviteurs, des mendiants, pour eux. Qu'il y en a peu dont Jésus sacramentel soit l'amour de vie, d'honneur, de bonheur. Notre Seigneur n'est pas aimé - comme époux, ou de très peu, - comme Maître, de bien peu qui le suivent en tout, - comme ami, comme on aime délicatement, purement un ami dans le monde honnête. On dira: le naturel est toujours facile! Mais le surnaturel est plus fort, puisqu'il dispose d'une force surnaturelle. Puisque ceux qui aiment ainsi notre Seigneur immolent avec générosité et joie le naturel, - aiment Jésus par le mépris de tout, au-dessus de tout, plus qu'eux-mêmes.
Ah ! c'est qu'on s'aime en s'aimant! C'est qu'on veut s'aimer en s'aimant. On ne veut pas quitter son nom, son pays, sa famille, comme une vraie épouse le fait pour suivre son mari. C'est qu'on veut partager avec lui, mais non se donner.
C'est une nacelle attachée au rivage. Elle est sur l'eau de la mer, mais elle ne bouge pas de place, ou elle s'agite sur place seulement. C'est un nageur qui veut marcher, et non s'élancer sur l'eau. Oh! mon Dieu, coupez ce cordage, ôtez ce fil sur les ailes de mon âme. Jetez-moi dans la mer. Je le jure. Je vous aime - par ma vie, et - par ma mort.
Amour personnel de Jésus (16 mars 1865)
Le bonheur de l'homme consiste en :
1° Jésus pense à moi personnellement.
2° Il m'aime tendrement.
3° Tout ce qu'il fait au très Saint-Sacrement, il le fait par amour pour moi personnellement, comme si j'étais seul au monde et ce bon Sauveur avec moi. Je le conduirai au désert, je lui parlerai à son cœur. [Os 2, 16].
Mon union avec notre Seigneur (22 mars 1865)
L'union de Jésus Christ avec moi sera à la raison de mon union avec lui. Celui qui demeure en moi et moi en lui [Jn 15,4]. Je suis donc sûr que Jésus demeurera en moi, si je veux demeurer en lui. Le vent se précipite dans le vide fait par la loi de l'élasticité, de l'équilibre. De même que l'eau se précipite dans un bas-fond, ainsi l'esprit de notre Seigneur remplit le vide, que l'âme fait en elle-même.
1° Cette union de l'homme avec notre Seigneur fait sa dignité. La dignité vient de la personne qui gouverne. Ainsi, telle fut la dignité divine de la nature humaine de Jésus Christ prise dans le sein de la très sainte Vierge, et élevée à la divinité par son union hypostatique avec la personne du Verbe. Par mon union avec notre Seigneur, je ne deviens pas une portion de la divinité, quelque chose de divin, digne de l'adoration par conséquent, mais quelque chose de sacré, de saint, comme la dignité des parents d'un roi à raison des degrés plus ou moins rapprochés de la personne du souverain. En notre Seigneur, ce qui fait la plus grande parenté, c'est la participation plus grande à sa sainteté.
Quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est m'est un frère et une soeur et une mère. [Mt 12, 50]. - Saint Paul a dit : Et voici quelle est la volonté de Dieu: votre sanctification [1 Th 4, 3]. - Vous êtes devenus saints, car je suis saint. [Lv 11, 44]. Telle est la participation divine dont parle saint Pierre, Participants de la nature divine [2 P 1,4].
2° De cette union, vient la puissance de l'homme. De même que le sarment ne peut de lui-même porter du fruit s'il ne demeure pas sur la vigne, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. Hors de moi, vous ne pouvez rien faire. [Jn 15, 4, 5]. Voilà qui est clair: Rien. Or, si la fécondité de la branche vient de son union avec le tronc, avec la sève, ainsi ma fécondité spirituelle vient de mon union avec Jésus Christ. Je suis la vie [Jn 14,5].
De l'union - de mes pensées avec ses pensées, - de mes paroles avec ses paroles, - de mes désirs avec ses désirs, - de mes actions avec ses actions.
La vie de mes membres vient du sang du cœur ; et le sang, de la nourriture. Je suis le pain de vie; celui qui me mange a la vie éternelle [Jn 6,35 ; cf. Jn 6,57,54]. Voilà donc le principe et le centre de ma puissance de sainteté et de sagesse: l'union avec notre Seigneur. La nullité vient de mon absence. C'est la branche desséchée et coupée.
3° De cette union, vient le mérite. C'est un mérite de société. Notre Seigneur prend mon action et la rend sienne, - et la rend méritoire de la vie éternelle, d'un prix éternel, dans sa dignité, quoique limitée dans mon infirmité.
Tout alors devient méritoire d'un mérite céleste, en cette divine société. Et plus l'union avec Jésus Christ est grande, plus grande aussi sera la gloire de la sainteté. Oh! comment se fait-il que j'aie tant négligé cette union divine? Que de mérites j'ai perdus! Que d'actions stériles! Que de grâces sans fruits! Moi surtout! avec tant de moyens, un négoce si grand, si facile! Hélas! Pauvre arbre! quelle miséricorde que Dieu ne l'ait pas coupé encore!
Centre de l'union (23 mars 1865)
Quel est le lieu de l'union avec Jésus Christ? C'est moi. C'est en Jésus Christ que se fait l'union. Demeurez en mon amour [Jn 15,4]. C'est en Jésus Christ en moi qu'a lieu l'exercice, la vertu de cette union. Rien de plus certain! Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons en lui, et nous ferons une demeure chez lui. Jn 14, 23. - Moi en eux et toi, Père, en moi, afin qu'ils soient parfaits dans l'unité. [Jn 17, 23]. Saint Paul appelle notre corps ‘Temple de l’Esprit Saint’ [1 Co 6, 19]. Il demeure donc dans nous. Jésus Christ nous l'a donné. Le Saint Esprit: Le règne de Dieu est en vous [Lc 17,21].
Mais pourquoi notre Seigneur a-t-il choisi l'intérieur de l'homme comme centre de cette union? Afin de forcer l'homme à rentrer chez lui. L'homme se fuyait comme on fuit un coupable, comme on craint une prison. Et l'homme est tout cela. Il a honte et horreur de lui-même. Voilà pourquoi il se fuit et va au dehors, et s'attache à tout ce qui est extérieur. Par cette fuite, Dieu se trouve aussi seul et abandonné dans sa créature, qui devrait être son temple, le trône de son amour.
Dieu alors ne peut travailler en l'homme, ni avec l'homme. Afin donc de l'obliger à rentrer chez lui, en son âme, Dieu vient à lui. C'est en lui qu'il veut lui parler. C'est dans son cœur qu'il veut demeurer. Il veut que ce soit l'âme qui lui ouvre comme à son frère et à son époux. Voici que je me tiens et je frappe. [Ap 3,20]
Notre Seigneur sacramentellement vient en nous pour y vivre spirituellement. Le sacrement est l'enveloppe qui le renferme. Elle se déchire par l'amour du cœur, de même que l'éther renfermé dans un globule s'échappe dans l'estomac sous l'action de la chaleur naturelle. Notre Seigneur veut faire de l'intérieur de l'homme son vrai temple. L’âme du juste est la demeure de Dieu, dit saint Grégoire, afin que l'homme n'ait pas de la difficulté à aller chez son Seigneur Jésus; mais qu'il le trouve facilement et toujours à sa disposition comme son maître, son modèle et sa grâce, qu'il n'ait qu'à se recueillir en lui-même en Jésus. A tout instant, il peut donc lui offrir l'hommage de ses actes, le sentiment d'amour de son cœur, le regarder de ce regard qui dit tout et qui donne tout.
De là, ces belles paroles de l'Imitation: Il visite souvent l’homme intérieur et ses entretiens sont doux, ses consolations ravissantes ; sa paix inépuisable, et sa familiarité incompréhensible. Cette vérité m'étonne plus qu'elle ne m'exalte. Est-il possible que Dieu poursuive ainsi une âme! qu'il se mette ainsi à sa disposition, qu'il demeure dans un corps si vil, dans une âme si misérable, si terrestre, si ingrate! Et cependant, c'est divinement vrai! Je le crois, je vous en remercie, ô mon Dieu. Je vous adore en vous-même.
Annonciation (25 mars 1865)
Notre Seigneur veut voir ce feu eucharistique incendier le monde, qui mieux que des religieux du Très Saint-Sacrement peuvent et doivent le répandre partout "faire connaître" aimer et adorer partout Notre Seigneur Nous ne faisons pas assez pour lui - qui sait si Notre Seigneur voudrait ces deux bras, ces deux flammes, une qui comme la flamme, monte vers la divine Hostie, l'autre qui monte et s'étend comme les rayons du soleil?
Quarante Heures - Jésus Roi (27 mars 1865)
J'ai adoré notre Seigneur Roi sur son trône. - Roi d'amour, tout amour, tout don. Je l'ai remercié de m'avoir fait l'honneur et la grâce d'être adorateur d'office, seul. Je me suis donné tout à son service et à sa gloire. Puis, mon âme s'est mise à considérer cette divine royauté en elle-même, - ce qu'elle a coûté à ce divin Roi.
Puis, ce royaume de l'amour, si peu estimé, si peu aimé. Comme on le redoute ! Comme on fuit l'approche de ce trône! ô Dieu! On parle aux saints, à la très sainte Vierge. On fait des prières vocales facilement. Mais interroger l'amour de Jésus Hostie, mais l'adorer par son cœur, - non.
Voilà ce que doit faire la Société: honorer son divin Roi, par son amour et son zèle. Qu'il y en a peu qui veulent partager notre si belle part! Et chez nous, si peu qui soient de vrais adorateurs religieux! Et moi, le premier, si loin du but, si incapable par ma faute, et si peu zélé pour ce royaume intérieur. Oh ! que la pensée de faire tort à la Société, à ses chers enfants, à la gloire de Dieu, à sa grâce m'a fait du chagrin! Et ce qui m'en fait encore plus, c'est de me voir si misérable pour mieux faire! Que peut me donner de plus notre Seigneur? Quelle meilleure part avoir? J'ai fini par me jeter aux pieds de notre Seigneur.
1er méditation d'adoration (28 mars 1865)
Que pouvais-je encore faire pour ma vigne que je n’aie déjà fait ? [Is 5, 4] J'ai médité là-dessus, considérant que notre Seigneur ne pouvait se faire en son Sacrement d'amour:
- plus petit: un point,
- plus humble: uni à des espèces inanimées,
- plus pauvre: il n'a rien,
- plus patient: il est lié à l'état d'une créature humaine,
- plus doux: il est tout amour,
- plus généreux: il donne tout avec lui.
Donc, il ne peut être plus aimant! Et cependant, il n'est pas aimé. Son amour n'est pas apprécié. Il n'est même pas connu, et de très peu des siens même. Il a de bons serviteurs apostoliques, quelques dévots adorateurs de service. Mais qu'il a peu d'épouses! Même qu'il a peu d'amis! qui le visitent par affection! qui conversent par le cœur, qui sont dévoués pour lui purement!
Notre Seigneur m'a fait une grande grâce en cette méditation d'adoration: c'est de me donner à lui, pas en paroles seulement, mais en puissance [1 Th l, 5]. J'ai assez vu, assez étudié. Il faut se mettre à l'oeuvre. Impossible de rendre le naturel surnaturel, - l'amour propre, un amour divin. Il faut donc partir de ceci: Le Royaume de Dieu en puissance, la vertu dans le sacrifice, le sacrifice dans le renoncement et dans la croix du Christ, le renoncement qui procède de l'amour et qui tend à l'amour.
Donc Je suis venu apporter le glaive. - Je suis venu séparer. - Si quelqu'un vient à moi sans haïr sa propre vie. [Mt 10, 34, 35 - Lc 14,26].
Arrivant à la pratique, il faut que je commence à me vaincre sur cette fièvre de parole, cette violence de moyens, cette sévérité à juger les hommes. Tout cela n'est pas l'esprit de notre Seigneur. Puis, au fond, c'est une vanité. Et en face, je serais un lâche. Vanité des connaissances, des amis de Dieu, etc. - Tout cela est de la fumée, et souvent de l'orgueil. Apprends, ô mon cœur, à ne dire que ce que Jésus Christ dirait à ta place. Apprends à te taire, à laisser parler les autres, à répondre seulement!
2e adoration (28 mars 1865)
J'ai compris encore mieux notre bonheur et notre grâce, en voyant descendre le très Saint-Sacrement de son trône, pour être remis en son état caché, dans le tabernacle. Que nous sommes heureux! C'est une Fête-Dieu perpétuelle chez nous! Le trône de l'amour est toujours dressé et occupé au milieu de nous par le Roi de gloire! Oh ! comment se fait-il que tous n'accourent pas à lui? à son service, à son amour de famille?
Comment moi-même suis-je si froid, si naturel devant ce buisson ardent, ce Sinaï d'amour sur ce Thabor perpétuel? Hélas! Hélas! je suis si terrestre encore! si personnel! Je me donne et me reprends sans cesse. Oh ! mon Dieu! il est temps de river cette chaîne! ou de briser ce câble qui me retient au rivage.
Soyez ma sagesse. Donnez-moi le don de force. Je ne vous demande que cette grâce, ce don. Il me suffit dans la guerre de votre amour. Je ne veux pas être sage par moi-même, ni vertueux pour moi, ni pour les autres, ni savant, ni éloquent. Je ne veux qu'une chose: la force de votre amour, la force de votre vérité, la force de votre service. Je peux tout en celui qui me fortifie [cf. Ph 4, 13].
Milice eucharistique (29 mars 1865)
J'ai médité sur la milice de Notre Seigneur Jésus Christ. Chaque homme en fait partie et chacun y a un office dépendant, lui seul est Roi. Tout vient de lui, tout doit le servir et procurer sa gloire. Notre Seigneur fixe à chacun son rang, sa position de chef ou de soldat, il est la récompense de tous et les aime tous.
Notre Seigneur a trois armées, une qui fait ses combats en bataille rangée dans le monde, ce sont les pasteurs et les fidèles. La seconde, ce sont les ministres, les ambassadeurs, les <envoyés> envoyés plénipotentiaires. Ce sont les missionnaires apostoliques, les plénipotentiaires de la miséricorde, les défenseurs de ses droits, les Apôtres de sa vérité de son amour.
La troisième milice, c'est celle qui est attachée au service de sa personne adorable, comme sa garde, sa cour, sa famille en un mot formant sa maison ; c'est la milice la plus honorée, la plus aimée. Ce sont les 144 mille Vierges qui suivent partout l'Agneau sur le mont Sion (au Cénacle) qui chantent par privilège le cantique mystérieux de l'amour, qui sont les Vierges Epouses de l'Agneau ; elles n'ont plus de nom propre ; il est leur chef, il les conduit.
Cette milice, c'est la milice eucharistique c'est nous ! quel honneur ! quel bonheur ! l'adorer, l'aimer, le glorifier toujours comme la cour céleste ! Le garder, l'honorer sur son trône comme sa garde d'honneur, quelle gloire ! Etre les archanges de sa royauté eucharistique, aller quand il nous envoie, porter une grâce, allumer un foyer nouveau, lui élever un trône, lui conquérir un nouveau royaume quelle sublime mission ! Voilà notre part !
J'ai considéré avec douleur tous ces chefs de milice qui ont trahi Notre Seigneur , lui ont gâté ses soldats, et se sont révoltés contre leur divin Roi à partir de Judas - Diotrephès - Arius - Nestorius - Eutychès - Pélage, Luther, Jansénius.
Puis toutes ces milices entraînées par leurs chefs et faisant la guerre à la Ste Eglise de Jésus Christ ; à Jésus Christ même. Ah ! que de mal à réparer - que de soldats sans leur chef Jésus Christ, que de chefs égoïstes, personnels, qui ne travaillent que pour eux…
A tout chef, Notre Seigneur lui donne sa mission d'être via ; à la Ste Eglise d'être Veritas ; il se réserve exclusivement d'être Vita.
Un chef doit donc prendre toujours le mot d'ordre de Notre Seigneur le faire fidèlement exécuter, et lui renvoyer toute la gloire du combat, tout l'honneur du service. Ce chef n'a pas de nom d'homme sa mission est divine; ce chef ne doit jamais perdre de vue son Seigneur et son Dieu - puisqu'il est toujours au milieu des siens - et près des chefs des siens.
Aujourd'hui nous avons les deux grandes missions de la milice : servir et combattre. Mais il faut avoir les vertus militaires, être libre de tout pour être tout au service du Maître n'avoir qu'une loi, son service qu'un désir sa gloire - qu'un bonheur, le faire connaître, aimer et adorer ; qu'une ambition, donner glorieusement sa vie pour l'amour et la plus grande gloire de l'Eucharistie.
Ainsi notre part est la plus belle ; elle est aussi la plus actuelle. Il ne s'agit plus d'une vérité de foi à défendre mais le Roi de la vérité attaqué partout ; de faire profession d'une vertu évangélique mais du service de Notre Seigneur abandonné dans son divin Sacrement ; de combattre la grande hérésie du siècle l'indifférence, de faire fondre cette glace qui pétrifie tous les cœurs de prêcher la divine Eucharistie à temps et à contretemps, que dans tout rapport de société, que dans tout acte extérieur, Notre Seigneur y ait sa part.
La fleur a sa forme sa couleur son parfum, toujours les mêmes. Au Ciel c'est toujours le même chant de gloire et d'amour. Donc un Adorateur apôtre doit toujours adorer et prêcher Jésus Hostie.