DE LA VOCATION EUCHARISTIQUE
"C'est moi qui vous ai appelés, et non pas vous qui m'avez choisi
(Jn XV, 16). Quand on est dans une vocation qui demande autant de sainteté
à ses membres que la nôtre, on est bien obligé de dire:
Dieu m'y a appelé; je ne m'y suis certainement pas ingéré
de moi-même; c'est lui qui m'a choisi et appelé. Si on pouvait
seulement douter de cet appel on serait tenté de l'abandonner, tant on
se sent incapable d'y correspondre dignement.
I. Or nous avons été choisis par Dieu le Père de toute
éternité, pour devenir les adorateurs, par état, de son
divin fils au très Saint-Sacrement. Il nous a prédestinés
à ce service glorieux, à ses grâces et à sa récompense.
Le père nous a créés pour nous donner à Jésus-Christ,
et pas pour autre chose. Toutes les créatures sont pour lui, sans doute,
mais il y a une hiérarchie dans les grâces; il y a des vocations
qui sont en même temps des dignités. Ainsi la vocation sacerdotale;
la vocation religieuse; et la nôtre, qui nous rapproche tant du roi et
nous ennoblit par là même.
Dieu le Père nous a pris entre mille, et toutes ses grâces ont
été destinées à faire de nous des adorateurs. Il
a disposé notre corps et notre âme à cela: il nous a donné
les forces, la volonté, l'harmonie, la sympathie à ce service.
Il nous a fait aimer cette vocation; et c'est pourquoi tous ceux qui sont véritablement
appelés se trouvent si bien au Très Saint-Sacrement. Ils y sont
dans leur centre et dans leur fin. Tout en eux est pour cela. Mettez-les ailleurs,
ils souffrent: ils ne sont plus dans leur sol, sous les rayons du soleil qu'il
faut; non, ils ne seront jamais bien que là. Partout ailleurs ils sont
dépaysés, sans aptitude et inutiles, parce que leurs grâces,
leurs qualités surnaturelles, et même leurs dispositions naturelles
ont été préparées de Dieu pour la vie adoratrice
et pour le Très Saint-Sacrement.
C'est un fait que l'expérience confirme. Je ne parle pas de ceux qui
partent, infidèles à leurs engagements sacrés; Dieu sait
ce que deviennent ces pauvres malheureux. Mais ceux mêmes qui n'étaient
qu'aspirants et qui commençaient à recevoir les influences eucharistiques,
et qui se sont éloignés pour trouver mieux, ils ne sont heureux
nulle part ailleurs. Au pied du sacrement était leur centre: ils auraient
dû y vivre et y mourir. Vous-mêmes, si vous allez en voyage, vous
ne savez plus prier dans les églises: Notre-Seigneur y est pourtant présent;
mais ce n'est pas votre Jésus radieux et glorieux, tel que l'église
vous le donne à honorer par le culte solennel de l'exposition. Je vous
dis que quand vous avez été créés, le Père
a dit à son fils: "voilà un adorateur pour vous; je lui en
donnerai toutes les aptitudes, les grâces et les qualités, et il
vous plaira".
II. Examinons quelles sont les qualités de cette vocation. Je
ne parle pas de ce que nous sommes, hélas! mais de ce qu'est la vocation
devant Dieu; je veux vous dire combien cette grâce est grande et sublime
en elle-même, je ne la compare ni à ce que nous sommes, ni à
la vocation des autres; mais je juge les choses en elles-mêmes d'après
les principes reçus pour classer les vertus et les états de la
vie chrétienne. Or la vocation eucharistique est
excellente entre toutes. L'excellence d'une chose se prend de sa fin: la fin
de notre vocation est le service de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans
l'état le plus glorieux qu'il puisse avoir ici-bas, dans l'exposition
solennelle et perpétuelle du très Saint-Sacrement. Il ne peut
y avoir de fin plus excellente que celle-là: d'autant que nous atteignons
immédiatement Notre-Seigneur par notre service. Il n'y a aucun intermédiaire
entre notre service et Notre-Seigneur: ce n'est pas le prochain, les oeuvres
de zèle, et, par le prochain et ces oeuvres, Notre-Seigneur; non, mais
c'est Notre Seigneur lui-même uniquement et immédiatement que nous
servons. Comme les anges qui ne quittent pas le trône de l'agneau, nous
sommes attachés par vocation à la personne adorable de Jésus-Christ,
non à ses membres ni à ses oeuvres.
Notre vocation tire donc de lui, et de lui directement, sa dignité et
son excellence, car tout ce qui sert au roi est royal. Rien n'est plus excellent
que l'Eucharistie sur cette terre: car Jésus-Christ n'y est plus passible
comme durant sa vie mortelle, mais ressuscité, glorieux et régnant.
De plus, nous le servons par l"adoration; mais l'adoration, étant
l'expression de la vertu de religion, est par là même la vertu
la plus excellente. Elle est encore l'exercice des vertus théologales
de foi, d'espérance et d'amour : et ces vertus, ayant Dieu pour
fin immédiate, tiennent le premier rang entre toutes les vertus et communiquent
leur éminente dignité à la vertu d'adoration. Oh! si nous
avions compris toute l'excellence de la vocation que Dieu nous a faite, jamais
nous n'aurions osé la prendre!
Mais pour une vocation si relevée il faudrait être plus parfait.
Que nous en sommes loin! Il faudrait avoir la sainteté de Marie, des
Anges et des saints, puisque nous avons ici-bas le même emploi qu'ils
ont au ciel, autour du trône de Dieu. Si seulement nous avions les vertus
d'un chrétien! Quelle différence entre ce que nous avons et ce
que nous devrions avoir ! Il y a de quoi faire trembler! Vous direz: mais pourquoi
le Père nous y a-t-il appelés s'il savait que nous correspondrions
si peu ? Il nous a trop aimés! Il nous a appelés malgré
notre indignité, espérant nous élever enfin à la
hauteur de nos devoirs. Honneur oblige, dit-on, honorez votre vocation par vos
vertus, ne souillez jamais le manteau d'honneur et de gloire, ce beau vêtement
blanc de Jésus-Christ, dont elle couvre votre indigence, et ne vous relâchez
jamais dans ce sublime service du roi des rois!
III. Notre vocation est sainte. Comme ce qui fait la vertu des moyens,
c'est la perfection plus ou moins grande avec laquelle ils atteignent leur fin,
notre vocation possède une immense puissance de sainteté, parce
qu'elle nous met en participation d'une manière toute particulière
avec l'état d'amour le plus haut et le plus parfait, qui est l'état
eucharistique, où Notre-Seigneur porte son amour
jusqu'à sa dernière consommation. Elle est sainte parce qu'elle
nous donne les moyens de sanctification les plus puissants, en nous mettant
en rapport immédiat, en rapport de vie avec Jésus-Christ, qui
est non seulement une grâce, mais l'auteur même de la grâce
en son sacrement très saint.
Elle rend une grande gloire au Père céleste,
parce qu'elle lui présente Jésus son fils au Saint-Sacrement.
Or, là Jésus est dans un état plus parfait que durant sa
vie mortelle: il y est glorieux, immortel et c'est cet état de gloire
et de royauté qu'il immole sans cesse dans l'Eucharistie à la
gloire de son Père.
Eh bien! notre vocation nous fait entrer en participation de ces états
de Notre-Seigneur. Il veut les reproduire en nous et les exercer par nous: c'est
pour cela qu'il nous a appelés. Mais, pour correspondre dignement à
cet appel, il faudrait que nous fussions des saints. Dieu trouve des taches
dans ses anges eux-mêmes, tant il est saint: que sera-ce de nous ?
Au moins devrions-nous les imiter et nous voiler la face en disant: Seigneur,
je ne suis pas digne d'une si sainte vocation! Et cependant Notre-Seigneur nous
permet d'approcher de lui: il nous garde à son service ! Il s'expose
pour nous sur son trône d'amour; il se contente de notre pauvre service,
et il nous comble même chaque jour de nouvelles grâces.
N'en cherchez pas la raison ailleurs que dans sa condescendance ineffable :
il espère nous faire comprendre ce que nous lui devons et nous rendre
dignes de sa sainteté adorable.
IV. Notre vocation est éminemment apostolique. L'apostolat n'est
autre chose que la diffusion du règne de Dieu dans les âmes, c'est
la propagation de sa connaissance et de son amour, la destruction du péché
et l'exaltation de Notre-Seigneur et de son église. Voyez la grande puissance
d'apostolat que nous donne notre vocation. Si l'on nous juge sur notre vie extérieure,
nous passons pour des êtres inutiles: nous ne courons pas après
les pécheurs. Nous n'allons pas en mission, nous n'enseignons pas. Mais
ce serait se tromper que mettre tout l'apostolat dans les moyens du zèle
extérieur. Ces oeuvres n'en sont que l'écorce et le canal. L'apostolat
consiste essentiellement dans la prière qui obtient la grâce, dans
le sacrifice qui expie pour le péché et qui applique les mérites
et les satisfactions de Jésus-Christ, celui-là est le plus apostolique,
qui avec saint Paul, l'Apôtre par excellence, complète et achève
en lui ce qui manque à la passion de Jésus-Christ pour l'église
(col. I, 24). C'est-à-dire qui le fait revivre, mériter, souffrir
et racheter en son âme et son corps. Car Jésus-Christ revit en
nous pour sauver par nous: il nous demande de le compléter en joignant
nos mérites aux siens; alors il continue son office de Sauveur: car il
est l'Apôtre des apôtres, et ce n'est que lui qui dans les apôtres
rachète les âmes par la grâce et par la vertu de son sang.
Or nous faisons travailler Notre-Seigneur à la
conversion des âmes en lexposant et en nous unissant par nos adorations
à sa prière et à son apostolat. C'est le privilège
unique de notre vocation d'exposer Notre-Seigneur et de le mettre dans lexercice
solennel de son office de médiateur; ce n'est, en effet, que parce que
nous sommes à ses pieds qu'il est sur son trône; lEglise
ne permettrait pas qu'il y perpétuât sa présence de jour
et de nuit, s'il ne devait trouver des adorateurs que se succèdent pour
le servir le jour et la nuit: nous lui sommes nécessaires pour qu'il
se manifeste dans son exposition; nous délions sa puissance.
Et sur ce trône que fait-il? Il présente à son Père
ses adorations et ses anéantissements contre l'orgueil, ses actions de
grâce contre l'ingratitude, son sang et ses souffrances contre le péché,
et ses prières incessantes pour obtenir le salut des âmes qu'il
a rachetées. Voilà la victime publique. Mais, prosternés
à ses pieds, nous unissant à ses intentions, nous entrons dans
ses fonctions de médiateur; nous sauvons et rachetons avec lui; nous
participons à son apostolat perpétuel.
Croyez-vous que ces prières de Jésus-Christ ne soient pas plus
puissantes que toutes les oeuvres apostoliques: elles en sont la condition et
la vie.
Eh bien! voilà comment nous sommes apôtres,
par l'union aux prières, aux souffrances, au sacrifice de Jésus-Christ.
Le missionnaire ne porte qu'une grâce : nous ouvrons la source des grâces,
l'apostolat est avant tout le sacrifice. Jésus ne souffrant plus lui-même
veut souffrir en nous: il nous demande le sacrifice de nos goûts, de notre
liberté, de notre vie, de tout nous-mêmes à l'adoration :
nous le lui offrons, et par là nous sommes dans la plus grande puissance
de l'apostolat. Et cela sans danger d'y mêler les infidélités
de l'orgueil, qui vicient l'apostolat; sans danger d'en ravir une partie des
fruits à notre profit, car la vie apostolique a ses charmes. Quand un
prédicateur a de la santé, du talent, et qu'il voit un auditoire
suspendu à ses lèvres suivre avec avidité ses prédications;
quand il voit le fruit de ses travaux et qu'il enfante les âmes à
la grâce, il éprouve toutes les joies d'une mère; le travail
peut être rude, mais il est mêlé de bien grandes jouissances
et de douces récompenses.
Pour nous notre apostolat nous immole tout entier dans le secret, l'oubli et
la mort au pied de la victime divine; nous nen voyons aucune récompense:
contentons-nous de savoir quil en produit.
Certes celui-là ne fait pas plus qui baptise que celui qui a mérité
la grâce du baptême: si l'on ne priait pas, s'il n'y avait pas des
âmes qui s'immolent avec Jésus-Christ pour les pécheurs,
la voix des missionnaires ne serait que le vain son d'une cymbale retentissante.
Que peuvent produire les vents si le soleil ne vient pas féconder ce
qu'ils remuent? Vous direz peut-être: il est pourtant bien beau de prêcher
la vérité et de sauver les âmes par la parole. Mais vous
prêcherez, vous sauverez: seulement ce sera par Notre-Seigneur, par son
influence directe.
D'autres le prêchent par sa grâce, nous par lui-même; d'autres
montrent sa vérité, nous, nous le montrons lui-même dans
sa présence d'amour, dans sa présence vivante. Par lui vous ferez,
vous ferez beaucoup. Mais ne prêchez que par lui; et vous verrez que l'on
accourra vers le Maître de toutes parts, car il a dit: « quand
je serai exalté, j'attirerai tout à moi » (Jn 12, 32)
voilà votre vocation : elle est bien belle; aimez la bien;
ne la comparez jamais aux autres. Sachez seulement bien que le service de la
personne de Notre Seigneur vaut bien le service des âmes, et Jésus
est bien autant que saint Dominique ou saint François.
V. Mais si c'est une si belle vocation, comment se fait-il que nous soyons
si peu nombreux; comment Notre Seigneur a-t-il si peu de disciples tandis
que les saints en ont tant? C'est que les saints on les considère surtout
comme des protecteurs, des amis auprès de Dieu; on vient à eux
pour être aidé; pour se servir de leur puissance, de leurs prières,
de leur protection: c'est bien consolant: on trouve tout son profit en eux.
Mais quand on vient à Notre-Seigneur, on ne trouve rien pour soi: il
est le Roi, on vient le servir, le Maître, on vient se soumettre et l'adorer,
il est la victime immolée, on vient s'immoler avec lui. On ne vient pas
à Notre-Seigneur pour s'armer de son secours et de sa protection, pour
ensuite aller se livrer, aidé de ces moyens, aux oeuvres saintes pour
lesquelles on a de l'attrait. Cela est le propre des vocations actives. Mais
ici, Jésus vous dit: servez-moi, adorez-moi par tout vous-même;
ne vous réservez rien: sacrifiez-moi vos attraits, votre activité,
vos talents, votre zèle et votre vie, tout; mettez tout cela à
mes pieds, faites-en un holocauste complet. On m'honore autant en me sacrifiant
ses dons qu'en les faisant valoir pour ma gloire.
Aussi, quand vous êtes venus, vous a-t-on dit: qu'apportez-vous? quelle
dot, quels talents? non, non, jamais cette parole n'est sortie de ma bouche;
jamais elle n'a été dans mon cur ! Mais on vous a dit: vous
voulez servir ? Venez; on ne demande rien à un serviteur, on lui donne
; le gage unique est qu'il soit dévoué aux intérêts
du maître qu'il veut servir. Ailleurs on demande ces choses: on fait bien:
on en a besoin pour exercer le zèle et multiplier les oeuvres de charité;
chez nous, nous n'avons qu'à servir et à adorer par le don de
nous-mêmes. En fait de vertus, vous a-t-on demandé si vous étiez
un saint, si vous étiez humble, mortifié, si vous aviez fait des
bonnes oeuvres? Non plus. Mais simplement on vous a dit: qui vous envoie? qui
vous attire? Jésus-Christ en son sacrement. A qui venez-vous? A Jésus-Christ.
A quelles conditions? Aucune. Le désirez-vous depuis longtemps? Avez-vous
éprouvé votre désir? Oui.
Aurez-vous le courage de passer par le feu, car cest
une vocation de feu? Je l'espère. Entrez, entrez vite ! On vous
a alors initiés à l'adoration et au service de Notre-Seigneur;
on vous a dit que c'était l'unique nécessaire de votre nouvelle
vocation; on vous a bien recommandé de n'avoir qu'un seul but, une seule
vue, le service de sa divine personne: de ne désirer plaire qu'à
lui seul et de ne travailler que pour lui seul: car ici il est tout. La société
n'est pas votre fin: elle ne vient qu'après Notre-Seigneur; elle n'est
que sa servante avec tous ses membres: et ceux qui la dirigent ne sont que les
premiers serviteurs de lunique Maître, Notre-Seigneur. Si vous lui
êtes agréables, vous n'aurez rien à craindre: si vous le
servez bien, lui, on n'aura rien de plus à vous demander: car le servir
est toute votre perfection.
Ailleurs on fait bien d'exiger l'aptitude des sujets à telle ou telle
oeuvre, car c'est pour y travailler qu'on les reçoit: ainsi pour l'enseignement,
les missions; quand on travaille à la vigne, on a besoin d'outils. Pour
nous, nous ne nous occupons pas de ce que vous pourriez apporter à l'utilité
commune, parce que ce n'est pas la vigne, mais le Maître de la vigne que
nous cultivons. Cependant on s'est enquis de votre honorabilité; on ne
vient pas ici pour faire pénitence d'une vie de désordres: il
y a d'autres lieux pour cela: la cour du Roi ne peut être un pénitencier,
et avant d'être admis à son service, il faut prouver qu'on a toujours
gardé l'honorabilité de la vie.
On vous a encore posé une condition : voulez-vous vous mettre sur
ce prie-Dieu et y brûler comme le cierge qui est devant vous, vous y consumer
sans laisser même de cendres ? Voulez-vous être serviteurs dans
toute l'acception de ce mot ? Vous devez le servir par le don complet de vous-mêmes,
sans autre fin que vous anéantir afin qu'il paraisse : certes le
serviteur ne peut prétendre à partager les honneurs avec son maître.
Mais précisément ce service par tout soi-même, par le sacrifice
de sa personnalité même qui doit disparaître, c'est là
ce qui coûte. Vous rien; lui tout! oh! qu'il est difficile de ne se faire
soi-même en rien sa propre fin! voyez si vous ne vous reprenez pas dix
fois par jour, agissant par vous-mêmes, pour vous-mêmes; visant
à vous reposer; comptant sur vos forces; agissant naturellement: et cependant
il faut arriver à être tout à lui, tout pour lui, tout par
lui !
VI. Dès lors rappelez-vous que la société ne doit faire
qu'une chose, vous faire disparaître le plus possible, afin d'exalter
davantage Notre-Seigneur par votre propre abaissement. Elle ne doit se donner
ni se personnifier en aucun de ses membres, fût-il le plus saint et le
plus savant, mais demeurer uniquement la servante de Jésus, et lui rapporter
et lui offrir les fruits excellents de ce membre en qui Dieu a mis des meilleurs
dons.
Elle ne doit se réjouir de ses succès que pour avoir une meilleure
victime, comme Abel, à offrir à son Maître divin. Aussi
vous feriez les oeuvres les plus éclatantes qu'on ne vous en louerait
pas, qu'on ne s'y arrêterait même pas: mais on devrait vous mettre
bien bas avec vos oeuvres, afin d'honorer davantage l'unique Seigneur, qui a
agi en vous. Mais vous exalter vous personnellement ? Jamais !
La louange et la gloire ne sont que pour Notre-Seigneur, et toutes ces grandes
oeuvres ne sont après tout que ce que vous devez, et c'est encore bien
peu pour ce que mérite le Roi que vous servez ! Vous louer, vous remercier
serait vous faire une personnalité et vous considérer comme vous
appartenant encore. Mais vous vous êtes donnés pour n'être
rien et n'appartenir qu'à Notre-Seigneur, qui seul mérite d'être :
la louange à lui seul par conséquent ! Dans une bataille, les
soldats gagnent la victoire: le général en a seul la gloire et
le triomphe. Nous serons bien récompensés un jour de tout ce que
nous aurons fait ; en attendant, ne nous préoccupons que de servir. oh
qu'on se reprend souvent par négligence, impatience, recherche de la
satisfaction et de l'approbation, et autres choses; cela prouve que se bien
donner est difficile.
Dans les autres corps, on cultive les dons d'un religieux, et on s'efforce de
lui faire produire le plus qu'il peut; il devient un savant distingué,
un grand orateur: on le met le plus possible en évidence; on exalte ses
succès. On en fait un porte-drapeau du combat de la vérité
et de la religion contre l'erreur, et l'on se sert de lui pour dire aux impies
et aux incrédules : voyez ce que la religion peut faire d'un homme !
Vous ne l'égalerez jamais ! c'est bien; ce sont les grands hommes de
l'Eglise. Mais nous ne devons jamais prétendre à cela, jamais
cultiver un sujet pour en faire une personnalité marquante. Vouloir faire
des grands hommes en face du Dieu vivant; dire à quelqu'un qu'il est
saint en face du saint des saints! Y pensez-vous ? Non, non, que les savants,
les génies et les saints s'abaissent devant Notre-Seigneur, qu'ils disparaissent
comme les étoiles quand le soleil paraît: bien que leurs feux ne
soient pas éteints, du moins absorbés par la grande lumière
du soleil, on ne les distingue plus. Eh bien ! de même ici, on ne doit
voir que Notre-Seigneur, et ne montrer que lui, jamais un homme, fût-il
un prodige de science, d'éloquence et de sainteté, qu'il anéantisse
en présence de Notre-Seigneur tous ces grands dons; son sacrifice n'en
sera que meilleur. Mais que jamais il ne s'expose à attirer sur lui les
regards, les attentions et les respects qui ne sont dus quà son
Maître et à son Roi.
Voilà la vocation eucharistique, la société
du Saint-Sacrement avec son but, son esprit et ses conditions. Elle n'est et
ne veut être que pour le service de la personne de Notre-Seigneur: elle
lui consacre tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle a: ses enfants et tout ce
qu'ils sont; elle n'en veut rien prendre ni pour soi ni pour les autres: car
c'est si peu en comparaison de ce que mérite son grand Roi ! Puisse-t-elle
du moins l'entendre dire: "je suis content : voilà des gens qui
m'adorent, m'aiment et me servent pour moi seul !