LA GRACE DE VIE
--------- I ---------
Il y a dans ces paroles un grand mystère
de la vie spirituelle; elles nous indiquent qu'il y a dans la vie surnaturelle
deux sortes de grâces: l'une ordinaire et commune à tous,
qui met à notre disposition les sacrements, la prière et les autres
moyens du salut. Tels étaient Pierre et André quand Jésus
les appela; ils étaient dans la grâce ordinaire, pratiquaient la
voie de pénitence prêchée par saint Jean-Baptiste, accomplissaient
la loi: cela suffisait à leur salut.
Notre-Seigneur les appelle cependant à sa suite; pourquoi? Pour les mettre
dans la grâce de perfection, dans la grâce de leur sanctification.
Tout le monde peut se sauver en correspondant à la grâce commune;
tous ne reçoivent pas cette grâce spéciale, de faveur: elle
n'est accordée qu'aux âmes que Notre-Seigneur aime d'un amour privilégié.
C'est une grâce de perfection qui demande plus que l'accomplissement de
la loi. Mais elle fait la vie, la sainteté d'une âme. Tous, je
le répète, ne t'ont pas. Oh! non. Tous sont appelés au
salut par la loi; quelques-uns seulement sont appelés à la perfection
par l'amour. Heureux ceux qui possèdent cette grâce royale. Toute
âme vraiment pieuse, on peut le dire, a reçu cette grâce:
à elle de la connaître et de la suivre; de la correspondance à
cette grâce dépendent son avancement et sa perfection. Voici une
comparaison qui fera comprendre ce principe. Dans la nature, les êtres
moins parfaits dépendent des plus parfaits, certains êtres complètent
les autres: ils se réunissent à des êtres supérieurs
qui les absorbent, s'en nourrissent et ne forment avec eux qu'un seul tout.
Dans l'ordre moral, de même; la société est une hiérarchie:
il y a les gouvernants et les gouvernés; l'autorité et l'obéissance;
sans ces conditions il n'y aurait pas de société. Eh bien, dans
l'ordre surnaturel, il y a aussi les grâces souveraines, les grâces
accessoires et les grâces complémentaires. Les grâces
souveraines suffisent chacune pour conduire à la perfection; par elles,
toutes les autres grâces reçoivent le mouvement, la vie: elles
sont le cachet, le caractère d'une vie. Les apôtres ont eu la grâce
souveraine de suivre Jésus par amour. S'ils n'y avaient pas répondu,
ils auraient pu peut-être se sauver, mais ils n'auraient pas atteint à
la perfection évangélique. Ils vont: c'est leur grâce de
sainteté, la loi de leur vie, la condition de leur bonheur.
--------- II ---------
La grâce souveraine d'une âme a deux effets:
d'abord elle lui trace la voie qu'elle doit suivre dans sa conduite intérieure;
ensuite elle la mène à une vocation spéciale. Cette grâce
des grâces formera le caractère de la piété, de la
vertu, de la vie; elle sera le moteur de toutes les actions, de telle sorte
que l'âme ira à tout, fera tout par un mouvement unique. Une âme,
par exemple, a une grâce souveraine, un attrait dominant à la Passion:
les souffrances de Jésus-Christ seront sa pensée dominante, habituelle;
ses vertus, son amour, sa vie, s'inspireront de la Passion du Sauveur. Une autre
aura une grâce souveraine pour la pénitence. Cette grâce
d'attrait formera sa sainteté : tout ira pour elle à la pénitence;
elle vivra là; toutes ses vertus auront un caractère pénitent,
convergeront vers son attrait de vie. Mais pourquoi Dieu donne-t-il des grâces
de caractère, d'attrait? Il le fait pour une raison divine. L'esprit
humain est trop borné pour embrasser l'ensemble des vertus: il ne peut
les regarder fixement toutes d'un seul coup d'oeil ; son regard serait trop
tendu; il manquerait de simplicité et serait dans la souffrance. Le mouvement
de la vie ne serait pas unique, central. Il y aurait des lignes parallèles,
mais pas de rayons convergents vers un même centre. En donnant une grâce
dominante, Dieu veut faire une perfection avec son caractère propre,
et cette grâce simplifie la vie, les actes, abrège le chemin. A
chacun de connaître sa grâce dominante; c'est là le travail
intérieur: c'est de la correspondance à cette grâce que
dépend toute la vie spirituelle.
-------- III --------
La plus grande, la plus excellente
en elle-même de toutes les grâces d'attrait est la grâce d'attrait
au Saint-Sacrement. Je ne dis pas cela parce que Dieu nous y a appelés.
Non, mais je sens que c'est la vérité. Considérée
en elle-même, cette grâce l'emporte sur lattrait à
la Passion, ou à tout autre mystère, même sur la grâce
d'attrait au ciel, à la pensée de la béatitude. Pourquoi?
Parce que son objet est plus parfait, plus capable de nous sanctifier et de
nous rendre heureux. En effet, Jésus est plus voisin de nous par cette
grâce que par celle des autres mystères. L'union avec lui est plus
intime; la flamme de son amour nous environne de toutes parts: reste à
coopérer et à unir notre petite flamme à ce foyer, afin
qu'ils brûlent l'un par l'autre.
La grâce d'attrait au Saint-Sacrement est la grâce
des grâces: elle donne un caractère de vie plus parfait. Non seulement
elle nous trace vers les autres mystères une voie plus facile, mais tous
les mystères trouvent en elle leur vie, leur glorification; elle renferme
la glorification de toutes les vertus, de toutes les perfections. « Il
est grand le mystère de la foi. » Le Seigneur en a fait l'abrégé
de toutes ses merveilles de gloire, de vertu et de sainteté; elle les
renferme donc toutes. Cette grâce eucharistique est très commune.
Elle est même plus commune dans la piété que les autres
attraits, et parmi les âmes qui se sentent appelées à la
perfection, il y en a un plus grand nombre d'appelées par la grâce
eucharistique que par tout autre grâce. Pourquoi cela? Parce que cette
grâce est plus facile, plus à notre portée: ses moyens sont
plus doux, plus attrayants. Pour vous diriger, par exemple, par la pensée
de la Passion, il faut que vous la fassiez revivre par une grande foi, par un
grand amour: c'est un mystère passé et loin de nous. Et, séparé
de la Communion, l'attrait à la Passion est immolant et crucifiant. La
grâce d'attrait à l'Eucharistie, au contraire, est une grâce
de douceur, d'expansion de notre amour en Jésus-Christ; or, il est plus
facile de s'épancher que de se crucifier. De l'Eucharistie, vous irez
au Calvaire, à Nazareth, à Bethléem; mais ces mystères
séparés de l'Eucharistie sont sans vie actuelle et présente.
Mais comment se fait cet appel, si puissant qu'il nous entraîne tout entiers?
Ici je pourrais vous renvoyer à votre intérieur. Il se fait comme
une éducation. Jésus-Christ, qui veut amener une âme à
la grâce souveraine de l'Eucharistie, la prépare d'abord par une
grâce de sentiment, qui sera peut-être dans l'origine peu appréciée.
Le jour de la première Communion, le sentiment du bonheur causé
par la présence de Jésus a été pour nous un premier
attrait; à notre insu, et de même que le germe se développe
insensiblement sous terre, il s'est développé; et plus tard, par
les soins qu'on lui a donnés, cet attrait est devenu un besoin, une aptitude,
un esprit, un instinct: tout alors nous porte à l'Eucharistie; si elle
nous manque, tout nous manque en même temps. L'âme possédée
par cet attrait, tourne sa piété, ses vertus vers le Très
Saint-Sacrement: elle éprouve le besoin de la sainte Messe, de la Communion;
elle se sent portée à entrer dans les églises, à
voir le tabernacle ; quelque chose la pousse sans cesse de ce côté.
Qu'est-ce donc? - Sa grâce souveraine, qui a fait son éducation,
qui est devenue la mère de toutes ses autres grâces, le principe
et le moteur de toutes ses actions. Vous l'entendez dire! Je me sens pleine
de dévotion pour le Saint-Sacrement, je ne suis bien qu'en sa présence:
cela ne me coûte pas d'efforts. Je crois bien, vous êtes dans
votre grâce!
Cette grâce devient notre esprit, elle s'imprime sur toutes nos pensées,
nos paroles, nos actions; tout ce qui regarde l'Eucharistie nous est plus facile,
plus agréable à exécuter: nous le faisons plus cordialement.
Elle devient un instinct, une loi du coeur, qui influe sur notre vie, nous guide,
sans que nous y réfléchissions, tout spontanément, vers
l'Eucharistie. Certes, l'esprit de famille ne se raisonne pas: on l'a sucé
avec le lait; on en a la science infuse ; ainsi de la grâce eucharistique,
lorsqu'elle est notre attrait dominant. Quand on a le bonheur de posséder
une telle grâce, il faut y coopérer en faisant l'unité dans
sa piété, dans ses vertus; il faut que l'oraison, la contemplation
fassent agir en nous cette force, la développent; il faut la nourrir
par la lecture, la prière. Pour entretenir un foyer, on y jette sans
cesse du bois; si vous voulez obtenir la plus grande puissance de votre grâce
de vie, augmentez sans cesse ses forces, suivez-la toujours: la grande tentation
du démon consiste à nous faire oublier et perdre de vue notre
grâce souveraine pour des riens. Je dis une chose ici que je ne crains
pas de voir démentir. Toute personne qui fait la Communion plusieurs
fois la semaine a une grâce d'attrait, une grâce souveraine pour
l'Eucharistie: elle doit tourner vers elle toutes ses autres dévotions,
comme vers leur mère et leur reine; les nourrir de l'Eucharistie, les
inspirer de l'esprit eucharistique.
Il faut correspondre à cette grâce par une grande fidélité;
parce que si nous sommes infidèles à notre grâce principale,
nous le serons à toutes les autres. De plus, il faut être reconnaissant;
et si la gratitude se mesure à la grandeur du bienfait, quelle est celle
que nous devons à Jésus pour une pareille grâce? Il faut
encore un travail persévérant et uniforme, dans lequel le coeur,
l'esprit, la vie, travaillent avec harmonie sous l'influence unique de la grâce
souveraine. Dans un arbre, la sève est au coeur même: elle est
protégée par le bois et l'écorce; tout tend à la
conserver pendant les froids de l'hiver, parce qu'elle est la vie. Eh bien,
votre sève, c'est votre grâce souveraine; c'est elle qui donnera
la fécondité à toutes les branches de votre vie: conservez-la
bien, défendez-la comme le coeur, comme l'âme de votre vie surnaturelle.