LE DIEU CACHÉ

Vous êtes vraiment le Dieu caché, ô Dieu sauveur! ISAIE XIV, 15.

Que le Fils de Dieu ait aimé l'homme jusqu'à se faire homme, on le comprend: le Créateur devait avoir à coeur de réparer l'ouvrage de ses mains. Que l'Homme-Dieu soit mort sur la croix, on le comprend encore par un excès d'amour. Mais ce qui ne se comprend plus, ce qui épouvante ceux qui sont faibles dans la foi et scandalise les incrédules, c'est que JÉSUS-CHRIST glorieux, couronné, après avoir achevé sa mission ici-bas, veuille encore demeurer avec nous, et dans un état plus humilié, plus anéanti qu'à Bethléem, qu'au Calvaire même. Soulevons avec respect le voile mystérieux qui couvre le Saint des saints, et essayons de comprendre l'excès d'amour que nous témoigne le Sauveur.

----I----

Cet état voilé est le plus glorieux pour le père céleste; car Jésus renouvelle et glorifie ainsi tous les états de sa vie mortelle. Ce qu'il ne peut faire au Ciel dans la gloire, il le fait par son état d'anéantissement sur l'autel. Quels regards de complaisance le Père céleste ne doit-il  pas jeter sur la terre, où il aperçoit son Fils, qu'il aime comme lui-même, dans un état de pauvreté, d'humilité, d'obéissance!  Notre-Seigneur a trouvé le moyen de perpétuer et de renouveler sans cesse le sacrifice du Calvaire; il veut que son Père ait constamment sous les yeux l'acte héroïque par lequel il lui rendit une gloire infinie et s'immolant pour détruire le règne de Satan, son ennemi.

JÉSUS-CHRIST continue de livrer à l'orgueil le combat qui le vaincra: comme rien n'est plus antipathique à Dieu que l'orgueil, rien ne le glorifie tant que l'humilité. La gloire de son Père, telle est donc la première raison de l'état voilé de Notre-Seigneur en l'Eucharistie.

----II----

Voilé, JÉSUS-CHRIST travaille à l'oeuvre de ma sanctification. Pour devenir un saint, il me faut vaincre l'orgueil et mettre à sa place l'humilité; or, en l'Eucharistie, Jésus me donne l'exemple et la grâce de l'humilité. C'est lui qui a prononcé autrefois cette parole : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ». Mais, depuis dix-huit siècles, l'humilité ne serait qu'un nom, si nous n'avions que le souvenir; des exemples du Sauveur pendant sa vie mortelle. Nous pourrions dire avec raison : Mais, Seigneur, je ne vous ai pas vu humilié. Eh bien! JÉSUS-CHRIST est là pour répondre à nos excuses, à nos plaintes; c'est du Tabernacle, de dessous le voile de l'Hostie, que s'échappe surtout cette parole: « Apprenez de, moi que je suis doux et humble de coeur. » Apprenez de moi à cacher vos bonnes oeuvres, vos vertus, vos sacrifices; descendez, venez vers moi! Et la grâce de l'humilité se trouve dans l'état humilié de Jésus au Très Saint-Sacrement. Quelle gloire humaine pourra craindre de s'abaisser, puisque le Roi de gloire s'abaisse jusqu'à cet état? Quel riche n'estimera l'aimable pauvreté de Jésus-Hostie ? Qui refusera d'obéir à Dieu et à ceux qui le représentent, quand Dieu, lui-même obéit à l'homme?

----III----

L'état voilé de Jésus encourage ma faiblesse. Je puis m'approcher de lui, lui parler, le contempler sans crainte. Si sa gloire resplendissait, qui oserait parler à JÉSUS-CHRIST, alors que les Apôtres tombèrent frappés d'épouvante pour avoir vu un rayon de sa gloire, sur le Thabor : Jésus voile sa puissance, qui effraierait l'homme. Il voile sa sainteté, qui est si sublime qu'elle découragerait nos faibles vertus. La mère bégaie avec son petit enfant et se met à sa portée pour l'élever jusqu'à elle; ainsi Jésus se fait petit avec les petits pour les élever jusqu'à lui, et par lui jusqu'à Dieu.

Jésus voile son amour, le tempère : son ardeur est telle, qu'elle nous consumerait si nous étions exposés à ses feux sans intermédiaire: Dieu est un feu consumant. Voilà comment Jésus voilé encourage notre faiblesse. Quelle plus grande preuve d'amour que ce voile eucharistique ?

----IV----

Le voile eucharistique perfectionne notre foi. La foi, c'est l'acte pur de l'esprit, dégagé des sens. Or, ici les sens ne servent de rien, ils n'ont pas d'action. C'est le seul mystère de JÉSUS-CHRIST où les sens doivent absolument se taire; dans tous les autres, dans l’Incarnation, la Rédemption, les sens voient un Dieu enfant, un Dieu mourant; ici, rien qu'un nuage impénétrable pour eux; la foi doit seule agir, c'est le royaume de la foi. Ce nuage nous demande un sacrifice bien méritoire, le sacrifice de notre raison et de notre esprit ; il faut croire même contre le témoignage des sens, contre les lois ordinaires des êtres, contre sa propre expérience; il faut croire sur la simple parole de JÉSUS-CHRIST; il n'y a qu'une question à faire: « Qui est là ? » - « Moi » répond JÉSUS-CHRIST. Tombons à terre et adorons!

Et cette foi pure et dégage des sens, libre dans son action, nous unit simplement à la vérité de JÉSUS-CHRIST au Très Saint-Sacrement: « La chair ne sert de rien, dit le Sauveur, mes paroles sont esprit et vie ». L'âme franchit la barrière des sens et entre dans l'admirable contemplation de la divine présence de Dieu sous les espèces, assez voilée pour que nous en puissions supporter l'éclat, assez transparente pour les yeux de la foi. Bien plus, au lieu d'être une épreuve, ce voile devient, pour une foi humble et sincère, un aiguillon, un encouragement.

On aime à pénétrer une vérité voilée, à découvrir un trésor caché, à triompher d'une difficulté. Ainsi l'âme fidèle, en présence du voile eucharistique, cherche son Seigneur, comme Madeleine au tombeau: ses désirs grandissent, elle l'appelle comme l'Épouse des Cantiques, elle se plaît à lui donner toutes les beautés, à le décorer de toutes les gloires; l'Eucharistie est pour elle ce qu'est Dieu pour les bienheureux, une vérité, une beauté toujours ancienne, et toujours nouvelle, qu'on ne se lasse pas de scruter, de pénétrer.

Seigneur, le bien-aimé de mon âme, je vous chercherai sans cesse, montrez-moi votre face adorable ! Et Jésus se manifeste graduellement à notre âme selon la mesure de sa foi et de son amour: de la sorte, l'âme trouve en Jésus un aliment toujours nouveau, une vie qui ne s'épuise pas : le divin objet de sa contemplation lui apparaît toujours orné d'une nouvelle qualité, d'une nouvelle et plus grande bonté ; et comme en ce monde l'amour vit de bonheur et de désirs, l'âme, par l'Eucharistie, jouit et désire en même temps; elle mange, et elle a encore faim! La sagesse de Notre-Seigneur et sa bonté pouvaient seules inventer le voile eucharistique. 

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