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Saint Pierre-Julien Eymard, Apôtre de l'Eucharistie (1811-1868)

I. Biographie

LA JEUNESSE 1811-1839

C'est dans le village de La Mure du diocèse de Grenoble que la famille de Julien Eymard vit prauvrement mais religieusement. L'enfance et la jeunesse de Pierre-Julien furent marqués par la mort de la plupart de ses frères et soeurs. Seuls trois des dix enfants de Julien survivent: Antoine, Marie-Anne qui a douze ans quand vient au monde Pierre-Julien, le 4 février 1811. M. Eymard fait baptiser le nouveau-né dès le lendemain. La mère de Pierre-Julien ne passe pas un seul jour sans aller s'agenouiller quelques minutes à l'église: elle y emporte dans son tablier le petit Pierre-Julien, et l'offre à Jésus. Dès que l'enfant sait marcher, il accompagne sa mère à l'église, et bientôt y va tout seul plusieurs fois par jour. Marie-Anne le surprend une fois derrière l'autel, sur un escabeau, la tête penchée contre le tabernacle: «C'est que j'écoute, et je l'entends mieux d'ici», explique Pierre-Julien. Une extraordinaire passion pour le Saint-Sacrement prend racine en son coeur. A mesure qu'il grandit, l'attrait pour l'Eucharistie fait grandir en lui le désir du sacerdoce. Le jour tant attendu de la première Communion arrive alors que Pierre-Julien a déjà 12 ans. «Quelles grâces le Seigneur m'a faites ce jour-là!» s'écrira-t-il trente ans plus tard avec larmes.

Pierre-Julien Eymard fut conditionné par son environnement culturel aussi bien que par le milieu socio-politique de son temps. La vie en France durant la première partie du 18ème siècle constitue la toile de fond sur laquelle s'est écrite la vie de Pierre-Julien. Au cours des années antérieures, la Révolution Française de 1789 avait radicalement changé les structures politiques, légales, sociales et religieuses du pays. Au moment de son adolescence, la révolution industrielle avait changé la figure de l'Europe. Durant sa jeunesse, Eymard fut témoin de l'aube de l'Age du Romantisme dans l'art, la musique et la littérature. Dans la société francaise, il y avait un fort anticléricalisme.

Le cheminement de Pierre-Julien Eymard vers le sacerdoce, de même que sa vie de prêtre, furent marqués par la Croix. La famille Eymard était pauvre et le père de Pierre-Julien était opposé au choix de carrière de son fils. Un premier essai pour parvenir au sacerdoce se solda par un échec à cause d'une grave maladie. Entré par la suite au grand Séminaire de Grenoble, il fut ordonné prêtre de ce diocèse le 20 juillet 1834, à 23 ans. Il sera prêtre du diocèse de Grenoble pendant cinq ans, d'abord vicaire à la Chatte puis curé à Monteynard. Par son zèle pastoral, Eymard renouvelle sa paroisse grâce à sa spiritualité marquée par l'amour.

Le jansénisme qui imprégnait le monde religieux de l'époque considérait l'être humain comme pécheur et indigne en face d'un Dieu transcendant et parfait. Le Père Eymard comme séminariste et jeune prêtre, fut donc influencé par cette spiritualité de réparation et il devra lutter tout au long de sa vie pour chercher cette perfection intérieure qui pourrait l'habiliter à offrir à Dieu le don de sa personnalité.

Ce furent probablement l'intensification de ce souci de perfection spirituelle jointe au désir d'accomplir de grandes choses pour Dieu qui ont conduit le Père Eymard à la vie religieuse. Le 20 août 1839, le Père Eymard devenait membre de la Congrégation Mariste en faisant profession des voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance.

LES ANNÉES MARISTES 1839-1856

Il commence son noviciat à Bellay (1839-1844) et reçoit la tache de directeur spirituel du collège séminaire de Belley. Le P. Colin l'appelle ensuite à Lyon où il devient provincial des Maristes. Il organisera le Tiers Ordre de Marie qui connait une extension importante. C'est là qu'il reçoit le 25 mai 1845 une confirmation d'un attrait "de ne prêcher que Jésus-Christ et Jésus-Christ eucharistique".

Durant toute sa vie, Pierre-Julien eut une fervente dévotion à Marie, Mère de Dieu. Il connaissait les apparitions de Notre-Dame de La Salette et aimaient visiter les différents sanctuaires dédiés à Marie (à travers la France). Le travail apostolique du Père Eymard dans la Société le mit en contact avec les divers courants de piété eucharistique qui fleurissaient dans l'Église de France.

Pierre-Julien, malgré sa faible santé, était un prêtre religieux d'une énergie et d'une capacité de travail exceptionnelles. Voyages, correspondances, prédication, direction spirituelle et responsabilités de supérieur provincial ne lui laissait pas tout le temps désiré pour s'adonner fréquemment à la contemplation. Qu'a fait le Père Eymard comme Mariste? Il fut un remarquable organisateur d'associations laïques, un éducateur dévoué, un prédicateur recherché et quelque peu prophète auprès des confrères prêtres et souvent auprès de ses supérieurs religieux. Le Père Eymard avait beaucoup de succès dans la prédication des dévotions eucharistiques telles que les Quarante-heures.

Il vit une nouvelle étape marquée d'une grace reçue en 1851 au sanctuaire lyonnais de Fourvière. Pendant qu'il priait, il devint "fortement impressionné" par la pensée de l'état d'abandon spirituel dans lequel se trouvaient les prêtres séculiers, du manque de formation des laïcs, de la pitoyable dévotion envers le Saint-Sacrement et des sacrilèges commis contre la sainte Eucharistie. De là lui vint cette idée d'un Tiers-Ordre masculin dévoué à l'adoration réparatrice; projet qui, dans les années suivantes, deviendra celui de créer une congrégation religieuse entièrement consacrée au culte et à l'apostolat de l'Eucharistie: "J'ai souvent réfléchi sur les remèdes à cette indifférence universelle qui s'empare d'une manière effrayante de tant de catholiques, et je n'en trouve qu'un: l'Eucharistie, l'amour à Jésus Eucharistique. La perte de la foi vient de la perte de l'amour". Et en février 1852, il écrit: "Maintenant il faut se mettre à l'oeuvre, sauver les âmes par la divine Eucharistie, et réveiller la France et l'Europe engourdies dans un sommeil d'indifférence parce qu'elles ne connaissent pas le don de Dieu: Jésus l'Emmanuel Eucharistique. C'est la torche de l'amour qu'il faut porter dans les âmes fidèles et qui se croient pieuses, et ne le sont pas parce qu'elles n'ont pas établi leur centre et leur vie dans Jésus au saint Tabernacle".

LES ANNÉES "PÈRES DU Saint-Sacrement" 1856-1868

Fonder la Congrégation du Saint-Sacrement ne fut pas une tâche facile. Pour répondre à l'Esprit de Dieu en tant que Fondateur, le Père Eymard s'est retrouvé au milieu de conflits de personnalités, des situations embarrassantes, des inquiétudes financières, ce qui acheva de ruiner sa santé. Sa première difficulté fut d'obtenir l'approbation de la fondation de la Congrégation par plusieurs évêques locaux. Quand cette approbation arriva, le Père Eymard ouvrit sa première communauté sur la rue D'Enfer, à Paris.

L'oeuvre de la préparation à la première communion, spécialement chez les adultes, avait incité l'archevêque de Paris à donner son approbation au nouveau groupe fondé par Eymard. Par toute la France jaillissaient des congrégations ou oeuvres eucharistiques dont beaucoup étaient centrées sur l'adoration eucharistique. Le Père Eymard a orienté son ministère d'abord vers les enfants et les jeunes travailleurs qui constituaient un large secteur de la main-d'oeuvre à Paris, puis vers tous ceux qui étaient loin de l'Église pour les évangéliser. A peine avait-il commencé avec quelques hommes qu'il lui fallut fermer cette maison et déménager à un autre endroit. Ces premières communautés Eymardiennes ont été si pauvres qu'en plusieurs occasions, les religieuses d'un couvent voisin ont du pourvoir à la subsistance des pères et des frères. Il reçoit l'approbation pontificale de son Institut le 3 juin 1963 de Pie IX. Il fonde aussi une communauté religieuse: les Servantes du Très Saint-Sacrement.

Malgré les difficultés, l'oeuvre se développe et essaime en province. L'adoration du Saint-Sacrement est toujours la base de la vie de la congrégation. Entre temps, au bord du découragement, le Père Eymard avait consulté le Curé d'Ars. Le curé d'Ars éclatat en sanglots et lui répondit: 'Mon bon ami, vous voulez que je prie le bon Maître pour vous? Mais vous l'avez, vous, vous l'avez toujours devant vous !' Le Père touché des larmes du Curé laisa jaillir les siennes à son tour, et il s'efforçait de le consoler en lui disant: 'Pardonnez-moi, Monsieur le Curé, je ne voulais pas vous faire de peine.' Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Le but essentiel de sa congrégation était double:

- "rendre un culte solennel et perpétuel d'adoration à Notre Seigneur Jésus-Christ, demeurant perpétuellement au Très Saint-Sacrement de l'autel, pour l'amour de l'homme"

- "se dévouer à l'amour et à la gloire de ce très auguste Sacrement par l'apostolat de chacun de ses membres qui, sous les auspices et la conduite de l'Immaculée Vierge Marie, doivent s'y appliquer dans la mesure de leur grâce et de leurs vertus."

Le Père Eymard, dans ses retraites eucharistiques, qu'il prêchait disait: "Quand on veut donner un mouvement plus puissant, on double, triple, on centuple la puissance du moteur. Le moteur divin, c'est l'amour, l'amour eucharistique."

Dès 1863, le P. Eymard se consacre tout entier à la réalisation d'un projet qui lui tient à coeur: acquérir le Cénacle à Jérusalem "aux mains des Turcs" pour en faire le lieu d'un culte magnifique envers l'Eucharistie. Il multiplie les démarches, intervient auprès de Pie IX, mais le projet se heurte à des difficultés que le Père ne soupçonnait point. Il devra finallement y renoncer.

Trois ans avant sa mort, il fit une longue retraite à Rome où il fut entièrement subjugué par la force de l'amour du Christ en lui et dont il sentit qu'il prenait totalement possession de sa personne. Épuisé par les responsabilités de fondateur et premier supérieur général, Pierre-Julien Eymard meurt âgé seulement de 57 ans, le 1er août 1868.

Béatifié par Pie XI, en 1925, il est canonisé par Jean XXIII, le 9 décembre 1962, au terme de la première session du Concile Vatican II. Exactement 33 ans plus tard, le 9 décembre 1995, il est inscrit au calendrier romain et présenté à toute l'Église comme l'Apôtre de l'Eucharistie.

SA VISION DE L'EUCHARISTIE: d'une spiritualité de réparation vers une spiritualité centrée sur l'amour du Christ

La vie et l'activité de saint Pierre-Julien est toute centrée sur le mystère de l'Eucharistie. Au tout début, son approche est tributaire de la théologie de son temps. Cependant, il parviendra à se libérer peu à peu de l'aspect dévotionnel et réparateur dans lequel baignait de façon presque exclusive la piété eucharistique de son époque, et il réussira à faire de l'Eucharistie le centre de la vie de l'Église et de la société: "Aucun autre centre que Jésus Eucharistique". Dans l'Eucharistie, Jésus concentre son amour pour le rendre plus puissant.

"Le Saint-Sacrement m'a toujours dominé", écrit-il caractérisant ainsi de façon incisive la forme de vie chrétienne qu'il propose. Au centre, il y a la présence du Christ dans l'Eucharistie. Fidèle à la théologie post-tridentine, Eymard souligne fortement le fait de cette présence et son caractère unique: l'Eucharistie est la personne du Seigneur. D'où les affirmations suivantes par lesquelles il exprime sa foi: "La sainte Eucharistie est Jésus passé, présent et futur... C'est Jésus devenu sacrement. Bienheureuse l'âme qui sait trouver Jésus dans l'Eucharistie, et en Jésus-Hostie tout le reste". L'adoration est un moyen de se laisser pénétrer par l'amour du Christ. Celle-ci découle de la messe et nous prépare à la messe. C'est pour cela qu'il invite à prier selon la méthode des quatre fins du Sacrifice, dans le but de faire revivre, dans le culte suréminent de l'Eucharistie, tous les mystères de la vie de Notre Seigneur, dans l'attention et la docilité à l'Esprit saint, pour progresser aux pieds du Seigneur dans le recueillement et la vertu du saint amour...

« Tant que nous n’aurons pas pour Notre Seigneur au Très Saint-Sacrement un amour de passion, nous n’aurons rien fait… On dit : mais c’est de l’exagération, tout cela. Mais l’amour n’est que de l’exagération ! Exagérer, c’est dépasser la loi. Eh bien, l’amour doit dépasser la loi. »

L'Eucharistie est la vie des peuples

L'Eucharistie leur donne un centre de vie. Tous peuvent se rencontrer sans barrière de race, ni de langue, pour la célébration des fêtes de l'Église. Elle leur donne une loi de vie, celle de la charité dont elle est la source; elle forme ainsi entre eux un lien commun, une parenté chrétienne. Tous mangent le même pain, tous sont convives de Jésus-Christ, qui crée entre eux surnaturellement une sympathie de moeurs fraternelles.

Oui, l'Eucharistie est la vie des âmes et des sociétés, comme le soleil est la vie des corps et de la terre. Sans le soleil, la terre serait stérile, c'est lui qui la féconde, la rend belle et riche; c'est lui qui donne aux corps l'agilité, la force et la beauté. Devant ces effets prodigieux, il n'est pas étonnant que les païens l'aient adoré comme le dieu du monde. En fait, l'astre du jour obéit à un Soleil suprême, au Verbe divin, à Jésus-Christ, qui illumine tout homme venant en ce monde et qui, par l'Eucharistie, Sacrement de vie, agit en personne, au plus intime des âmes, pour former ainsi des familles et des peuples chrétiens. Ô heureuse et mille fois heureuse l'âme fidèle qui a trouvé ce trésor caché, qui va boire à cette fontaine d'eau vive, qui mange souvent ce Pain de vie éternelle!

La société chrétienne est de plus une famille. Le lien entre ses membres, c'est Jésus-Eucharistie. Il est le père qui a dressé la table de famille. La fraternité chrétienne a été promulguée à la Cène avec la paternité de Jésus-Christ; il appelle ses Apôtres 'mes petits enfants', et il leur commande de s'aimer les uns les autres comme lui les a aimés.

À la sainte table, tous sont des enfants qui reçoivent la même nourriture, et saint Paul en tire la conséquence qu'ils ne forment qu'une famille, un même corps, car ils participent tous au même pain, qui est Jésus-Christ (1 Co 10,16-17). L'Eucharistie donne enfin à la société chrétienne la force de pratiquer la loi de l'honneur et de la charité à l'égard du prochain. Jésus-Christ veut qu'on honore et qu'on aime ses frères. Pour cela, il se personnifie en eux: "Ce que vous faites au moindre des miens, c'est à moi que vous le faites"(Mt 25, 40); et il se donne à chacun d'eux en Communion.

Ne jamais séparer 'adoration' de 'communion', principe de la vie d'union:

La Communion est le complet développement, l'épanouissement de l'Incarnation. Le Corps de Jésus-Christ s'unit donc à notre corps, son âme à notre âme, et sa divinité plane sur l'un et l'autre. Notre corps est, pour ainsi dire, enchâssé au Corps de Notre-Seigneur... Notre corps en prend la force, la grâce, l'intégrité, les moeurs. Laissons donc notre corps se reformer dans ce moule divin et germer en lui pour la gloire. Mais l'âme? Jésus-Christ va droit à notre âme. Il lui dit: « je veux t'épouser pour toujours » L'âme est surtout le but que Jésus vise en nous. Le corps n'est qu'une antichambre: il est le premier honoré, mais Notre-Seigneur ne fait qu'y passer. L'âme reçoit Jésus, et communique à sa vie divine: elle est comme perdue en Notre-Seigneur.

Que Notre-Seigneur ne demeure pas stérile dans son ciboire! L'union entre l'âme et Jésus-Christ est plus étroite que toute autre union. Elle se fait entre Jésus-Christ et l'âme d'une manière spirituelle et plus intime que le changement même de la nourriture en la substance de celui qui la prend. L'âme s'unit tellement à Jésus-Christ qu'elle perd en quelque sorte son être propre pour laisser vivre en elle Jésus seul: « Vraiment c’est le Christ qui vit en moi ». Cette union a des degrés d'intimité: plus l'amour est fort, plus elle est étroite et resserrée; de même que deux cires s'unissent d'autant mieux qu'elles sont plus liquides. L'âme se fond en Jésus-Christ comme une goutte d'eau se perd dans l'océan et devient partie de l'océan...


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