L'Eucharistie, suprême célébration terrestre de la " gloire "

Audience générale du 27 septembre 2000

1. Selon les orientations données par Tertio millennio adveniente, cette année jubilaire, célébration solennelle de l’Incarnation, doit être une année " intensément eucharistique " (TMA, 55). Aussi, après avoir fixé notre regard sur la gloire de la Trinité qui resplendit sur la route de l’homme, nous commençons une catéchèse sur cette grande, et en même temps humble, célébration de la gloire divine qu’est l’Eucharistie. Grande, parce qu’elle est l’expression principale de la présence du Christ au milieu de nous " tous les jours, jusqu’à la fin du monde " (Mt 28, 20); humble, parce qu’elle est confiés à ces signes simples et quotidiens que sont le pain et le vin, nourriture et boisson ordinaires de la terre de Jésus et de beaucoup d’autres régions. Dans cette " quotidienneté " des aliments, l’Eucharistie introduit non seulement la promesse, mais le " gage " de la gloire future: " futurae gloriae nobis pignus datur " (saint Thomas d’Aquin, Office de la fête du Corpus Christi). Pour saisir la grandeur du mystère eucharistique, nous voulons aujourd’hui réfléchir sur le thème de la gloire divine et de l’action de Dieu dans le monde, parfois manifestées par les grands événements du salut, parfois cachées sous d’humbles signes que seul " le regard de foi " peut percevoir.

2. Dans l’Ancien Testament, le mot hébreu " kabod " indique la révélation de la gloire divine et la présence de Dieu dans l’histoire et dans la création. La gloire du Seigneur resplendit au sommet du Sinaï, lieu de révélation de la Parole divine (cf. Ex 24, 16). Elle est présente sur la Tente sainte et dans la liturgie du Peuple de Dieu en marche dans le désert (cf. Lv 9, 23). Elle domine dans le Temple, la demeure - comme dit le Psalmiste - " où habite ta gloire " (Ps 25, 8). Elle enveloppe, comme d’un manteau de lumière, tout le peuple élu: Paul lui-même est conscient que " les juifs possèdent l’adoption, la gloire, les alliances " (Rm 9, 4).

3. Cette gloire divine, qui se manifeste d’une manière spéciale à Israël, est présente dans tout l’univers, comme le prophète Isaïe l’a entendu proclamer par les séraphins au moment de son appel: " Saint, saint, saint est le Seigneur des armées ! Sa gloire emplit toute la terre " (Is 6, 3). Oui, le Seigneur révèle sa gloire à tous les peuples, comme nous le lisons dans le Psautier: " Tous les peuples contemplent sa gloire " (Ps 96, 6). L’illumination causée par la lumière de la gloire est donc universelle, et en elle toute l’humanité peut découvrir la présence divine dans le cosmos.

C’est surtout dans le Christ que s’accomplit ce dévoilement parce qu’il est " le reflet resplendissant de la gloire " divine (He 1, 3). Il l’est par ses œuvres, comme en témoigne l’évangéliste jean devant le signe de Cana: le Christ " manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui " Un 2, 11). Il rayonne la gloire divine également par sa parole qui est parole divine: " je leur ai fait don de la parole ", dit Jésus à son Père; " je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée " (Jn 17, 14. 22). Plus radicalement, le Christ manifeste la gloire divine par soi, humanité, assumée lors de l’Incarnation: " Le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité " Un 1, 14).

4. La révélation terrestre de la gloire divine atteint son sommet avec la Pâque qui, surtout dans les écrits de saint jean et de saint Paul, est traitée comme une glorification du Christ à la droite du Père (cf Jn 12, 23; 13, 31; 17, 1; Ph 2, 6-11; Col 3, 1; 1 Tm 3, 16). Désormais, le Mystère pascal, expression de la " glorification parfaite de Dieu " (Sacrosanctum Concilium, 7), se perpétue dans le sacrifice eucharistique, mémorial de la mort et de la résurrection, que le Christa confié à l’Église, son Épouse bien-aimée (cf. SC, 47). Par son commandement: " Faites ceci en mémoire de moi " (Lc 22, 19), Jésus assure la présence de la gloire pascale par toutes les célébrations eucharistiques qui ont marqué le flux continuel de l’histoire humaine. " Par l’Eucharistie, l’événement de la Pâque du Christ se dilate en Église... Par la communion au Corps et au Sang du Christ, les fidèles croissent en cette divinisation mystérieuse qui, par l’Esprit Saint, les fait demeurer dans le Fils comme les enfants du Père " (Jean-Paul Il et Mar Ignatius Zakka ler Iwas, Déclaration commune, 23 juin 1984)

5. Il est hors de doute que la célébration la plus haute de la gloire divine se trouve aujourd’hui dans la liturgie. " Parce que la mort du Christ en Croix et sa Résurrection constituent le contenu de la vie quotidienne de l’Église et le gage de sa Pâque éternelle, la liturgie a pour première tâche de nous ramener inlassablement sur le chemin pascal ouvert par le Christ, où l’on consent à mourir pour entrer dans la vie " (Lettre apostolique Vicesimus quintus annus, 6)

Cette fonction s’effectue désormais par l’intermédiaire de la célébration eucharistique, qui rend présente la Pâque du Christ et communique son dynamisme aux fidèles. Ainsi, le culte chrétien est l’expression la plus vive de la rencontre de la gloire divine et de la glorification qui monte des lèvres et du cœur de l’homme. À la " gloire du Seigneur qui remplit la demeure " du Temple de sa présence lumineuse (cf. Ex 40, 34) doit correspondre notre " glorification du Seigneur avec générosité " (Si 35, 7).

6. Comme nous le rappelle saint Paul, nous devons aussi glorifier Dieu dans notre corps, c’est-à-dire par toute notre existence, car notre corps est le temple de l’Esprit qui est en nous (cf. 1 Co 6, 19-20). À cette lumière, on peut aussi parler d’une célébration cosmique de la gloire divine. Le monde créé, " souvent encore défiguré par l’égoïsme et l’avidité ", a en lui " une potentialité eucharistique " : " Il est destiné à être assumé dans l’Eucharistie du Seigneur, dans sa Pâque présente dans le sacrifice de l’autel " (Orientale lumen, 11). À l’universelle expansion de la gloire du Seigneur qui est " plus haute que les cieux " (Ps 112, 4) et qui rayonne sur l’univers, répondra alors, dans une harmonie en contrepoint, la louange chorale de la création, de sorte que " en toute chose, Dieu recevra sa gloire par Jésus-Christ, car c’est à lui qu’appartiennent la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. Amen! " (1 P 4, 11).

JEAN-PAUL II


L’Eucharistie, mémorial des "mirabilia Dei"

Audience générale du 4 octobre 2000

1. Parmi les multiples aspects de l’Eucharistie, celui de " mémorial " se détache tout particulièrement: il est en rapport avec un thème biblique de toute première importance. Nous lisons, par exemple, dans le Livre de l’Exode: " Dieu se souvint de son alliance avec Abraham et Jacob " (Ex 2, 24). À l’inverse, il est dit dans le Deutéronome : " Souviens-toi du Seigneur, ton Dieu " (8, 18). " Rappelle-toi tout ce que le Seigneur ton Dieu a fait... " (7, 18). Dans la Bible, le souvenir de Dieu et le souvenir de l’homme sont étroitement mêlés et constituent une composante fondamentale de la vie du Peuple de Dieu. Mais il ne s’agit pas d’une simple commémoration d’un passé désormais révolu, mais bien d’une " zikkarôn ", c’est-à-dire d’un " mémorial ". Celui-ci " n’est pas seulement le souvenir des événements du passé, mais la proclamation des merveilles que Dieu a accomplies pour les hommes. Dans la célébration liturgique de ces événements, ils deviennent d’une certaine façon présents et actuels " (Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 1363). Le mémorial rappelle un lien d’alliance qui ne fait jamais défaut: " Le Seigneur se souvient de nous . il bénira " (Ps 113, 12).

La foi biblique implique donc le souvenir efficace des oeuvres merveilleuses de salut. Elles sont professées dans " le grand Hallel ", le psaume 135 qui - après avoir proclamé la création et le salut offert à Israël lors de l’Exode - se termine par ces mots: " Il se souvient de nous, les humiliés, éternel est son amour... Il nous tira de la main des oppresseurs... À toute chair il donne le pain, éternel est son amour (Ps 135, 23-25). Nous trouverons dans l’Évangile des paroles semblables, sur les lèvres de Marie et de Zacharie: " Il relève Israël, son serviteur, il se souvient de son amour... Il s’est souvenu de son Alliance sainte " (Lc 1, 54. 72).

2. Dans l’Ancien Testament, le " mémorial " par excellence des oeuvres de Dieu dans l’histoire était la liturgie pascale de l’Exode: chaque fois que le peuple d’Israël célébrait la Pâque, Dieu lui offrait d’une manière efficace le don de la liberté et du salut. Dans le rite pascal, se croisaient donc deux souvenirs: le souvenir divin et le souvenir humain, c’est-à-dire la grâce salvifique et la foi reconnaissante: " Ce jour sera pour vous un mémorial; vous le fêterez comme une fête pour le Seigneur... Ce sera pour toi un signe sur ta main, un mémorial sur ton front, afin que la Loi du Seigneur soit toujours dans ta bouche. Car c’est à main forte que le Seigneur t’a fait sortir d’Égypte " (Ex 12, 14; 13, 9). En vertu de cet événement, comme l’a affirmé un philosophe juif, Israël sera toujours " une communauté qui repose sur le souvenir " (M. Buber).

3. L’imbrication entre le souvenir de Dieu et celui de l’homme est aussi au centre de l’Eucharistie, qui est le " mémorial " par excellence de la Pâque chrétienne. L’" anamnèse", c’est-à-dire l’acte de rappeler, est en effet le cœur de la célébration: le sacrifice du Christ, événement unique, accompli " eph apax ", c’est-à-dire " une fois pour toutes " (He 7, 27; 9, 12. 26; 10, 12) répand sa présence salvifique dans le temps et dans l’espace de l’histoire humaine. Cela est exprimé dans le commandement final que Luc et Paul rapportent dans le récit de la dernière Cène: " Ceci est mon Corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi... Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon Sang; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi " (1 Co 11, 24-25; cf. Lc 22, 19). L’acte passé du " corps donné pour nous " sur la Croix se présente vivant dans notre aujourd’hui et, comme le déclare saint Paul, il s’ouvre vers l’avenir de la rédemption finale: " Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne " (1 Co 11, 26). L’Eucharistie est donc mémorial de la mort du Christ, mais elle est aussi présence de son sacrifice et anticipation de sa venue glorieuse. C’est le sacrement de la continuelle proximité salvatrice du Seigneur ressuscité dans l’histoire. On comprend alors l’exhortation de saint Paul à Timothée: " Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d’entre les morts, issu de la race de David, selon mon Évangile " (2 Tm 2, 8). Ce souvenir est vivant et agit d’une manière spéciale dans l’Eucharistie.

4. L’Évangéliste jean nous explique le sens profond du " souvenir " des paroles et des événements du Christ. Devant le geste de Jésus qui purifie le Temple des marchands, annonce qu’il sera détruit et qu’il le rebâtira en trois jours, il remarque: " Quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela, et ils crurent à l’Écriture et à la parole qu’il avait dite " Un 2, 22). Cette mémoire qui engendre et nourrit la foi est l’œuvre de l’Esprit Saint " que le Père enverra au nom " du Christ: " Il vous enseignera toutes choses et vous rappellera tout ce que je vous ai dit " (Jn 14, 26). C’est donc un souvenir efficace: le souvenir intérieur, qui conduit à la compréhension de la Parole de Dieu, et le souvenir sacramentel, qui se réalise dans l’Eucharistie. Ce sont les deux réalités de salut que Luc a unies dans le splendide récit des pèlerins d’Emmaüs, qui est scandé par l’explication des Écritures et par la " fraction du pain " (cf. Lc 24, 13-35).

5. " Rappeler ", c’est donc " retourner au cœur " par la mémoire et l’affection, mais c’est aussi célébrer une présence. " L’Eucharistie, vrai mémorial du mystère pascal du Christ, est capable de tenir éveillée en nous la mémoire de son amour. Elle est, alors, le secret de la vigilance de l’Église: autrement, il lui serait trop facile, sans la divine efficacité de ce rappel continuel et très doux, sans la force pénétrante de ce regard de l’Époux fixé sur elle, de tomber dans l’oubli, dans l’insensibilité, dans l’infidélité " (Lettre apostolique Patres Ecclesiae, III: Ench. Vat., 7, 33). Cet appel à la vigilance rend nos liturgies eucharistiques ouvertes à la venue plénière du Seigneur, à la réalisation de la Jérusalem céleste. Dans l’Eucharistie, le chrétien nourrit l’espérance de la rencontre définitive avec son Seigneur.

(En français)

( ... ) J’accueille avec plaisir les personnes de langue française présentes ce matin. je salue particulièrement les pèlerins du diocèse de Bayonne, conduits par leur évêque, Mgr Pierre Molères, les jeunes de Saint-Bonnet de Galaure, ainsi que le pèlerinage des lecteurs du journal La Croix. Que votre venue au tombeau des Apôtres fasse grandir votre foi au Christ dans la fidélité à l’Église qu’il a établie pour annoncer aux hommes son message de salut. À tous, je donne de grand cœur la Bénédiction apostolique.


L’Eucharistie, " sacrificium laudis "

Audience générale du 11 octobre 2000

1. " Par lui (le Christ), avec lui et en lui, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire ". Cette proclamation de louange trinitaire scelle, à chaque célébration eucharistique, la prière du Canon. En effet, l’Eucharistie est le parfait " sacrifice de louange ", la glorification la plus haute qui monte de la terre vers le ciel, " la source et le sommet de toute vie chrétienne, par laquelle (les fils de Dieu) offrent (au Père) la victime divine, et eux-mêmes avec elle " (Lumen gentium, 11). Dans le Nouveau Testament, la Lettre aux Hébreux nous enseigne que la liturgie chrétienne est offerte par " un grand prêtre saint, sans tache, sans aucune faute ; séparé maintenant des pécheurs, il est désormais plus haut que les cieux. Il n’a pas besoin, comme les autres grands prêtres, d’offrir chaque jour des sacrifices, d’abord pour ses péchés personnels, puis pour ceux du peuple; cela, il l’a fait une fois pour toutes, en s’offrant lui-même " (He 7, 26-27). " Par lui - dit la Lettre aux Hébreux -, nous offrons sans cesse à Dieu un sacrifice de louange " (He 13, 15). Nous voulons aujourd’hui évoquer brièvement les deux thèmes du sacrifice et de la louange que l’on rencontre dans l’Eucharistie, sacrificium laudis.

2. Dans l’Eucharistie, c’est tout d’abord le sacrifice du Christ qui se réalise. Jésus est réellement présent sous les espèces du pain et du vin, comme il nous l’assure lui-même: " Ceci est mon corps... Ceci est mon sang " (Mt 26, 27-28). Mais le Christ présent dans l’Eucharistie est le Christ désormais glorifié qui, le Vendredi saint, s’est offert lui-même sur la Croix. C’est ce que soulignent les paroles qu’il prononça sur le calice du vin: " Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, répandu pour la multitude " (Mt 26, 28; cf. Mc 14, 24; Lc 22, 20). Si l’on examine ces paroles à la lumière de leur filigrane biblique, apparaissent deux renvois significatifs. Le premier est la locution " sang répandu " qui, comme l’atteste le langage biblique (cf. Gn 9, 6), est synonyme de mort violente. Le second se trouve dans la précision " pour la multitude " : il concerne les destinataires de ce sang versé. Ici, l’allusion nous renvoie à un texte qui est fondamental pour la relecture chrétienne des Écritures: le quatrième Chant d’Isaïe: par son sacrifice, " se livrant lui-même à la mort ", le Serviteur du Seigneur " a porté le péché des multitudes " (Is 53, 12; He 9, 28; 1 P 2, 24).

3. Cette dimension sacrificielle et rédemptrice de l'Eucharistie est également exprimée par les paroles de Jésus sur le pain, lors de la dernière Cène, telles qu’elles sont rapportées par la tradition de Luc et de Paul: " Ceci est mon corps, livré pour vous " (Lc 22, 19; cf. 1 Co 11, 24). Dans ce cas aussi, nous avons un renvoi au don sacrificiel du Serviteur du Seigneur, selon le passage d’Isaïe que nous avons déjà évoqué: " Il s’est livré lui-même à la mort... Il a porté le péché des multitudes et intercédé pour les criminels " (53, 12). "  L’Eucharistie est donc surtout un sacrifice: sacrifice de la Rédemption et, en même temps, sacrifice de la Nouvelle Alliance, comme nous le croyons et comme le professent clairement les Églises d’Orient. Le sacrifice d’aujourd’hui - a affirmé, il y a des siècles, l’Église grecque (au Synode de Constantinople de 1156-1157), contre Sotericos - est comme celui qu’offrit un jour l’unique Verbe de Dieu incarné. Il est offert, aujourd’hui comme alors, par Lui, car il est le sacrifice identique et unique " (Lettre apostolique Dominicae Cenae, 9)

4. En tant que sacrifice de la Nouvelle Alliance, l’Eucharistie se présente comme un développement et un accomplissement de l’Alliance célébrée sur le mont Sinaï, lorsque Moïse versa la moitié du sang des victimes sacrificielles sur l’autel, symbole de Dieu, et l’autre moitié sur l’assemblée des fils d’Israël (cf. Ex 24, 5-8). Ce " sang de l’Alliance " unissait intimement Dieu et l’homme par un lien de solidarité. Avec l’Eucharistie, l’intimité devient totale, l’étreinte de Dieu avec l’homme atteint son sommet. C’est l’accomplissement de cette " Alliance nouvelle " qu’avait annoncée Jérémie (31, 31-34): un pacte en esprit et selon le cœur, que la Lettre aux Hébreux exalte précisément en partant de l’oracle du Prophète, rappelant le sacrifice unique et définitif du Christ (cf. He 10, 14-17).

5. Nous pouvons alors illustrer l’autre affirmation: l’Eucharistie est un sacrifice de louange. Essentiellement orienté vers la communion plénière entre Dieu et l’homme, " le sacrifice eucharistique est la source et le sommet de tout le culte de l’Église et de toute la vie chrétienne. Les fidèles participent vraiment en plénitude à ce sacrifice d’action de grâce, de propitiation et de louange, lorsque non seulement ils offrent au Père, de tout leur cœur, en union avec le prêtre, la victime sainte, et s’offrent eux-mêmes avec elle, mais reçoivent également cette Victime dans le sacrement " (S. Congrégation des Rites, Instruction Eucharisticum mysterium, 3 e)

Comme le dit le mot lui-même dans son origine grecque, l’Eucharistie est " remerciement"; en elle, le Fils de Dieu unit à lui-même l’humanité rachetée, dans un chant d’action de grâces et de louange. Rappelons que le mot hébreu " todah ", que l’on traduit par " louange ", signifie aussi " remerciement ". Le sacrifice de louange était un sacrifice d’action de grâces (cf. Ps 49, 14. 23). Au cours de la dernière Cène, pour instituer l’Eucharistie, Jésus a rendu grâce à son Père (cf. Mt 26, 26-27, et parallèles); c’est là l’origine du nom de ce sacrement.

6. " Dans le sacrifice eucharistique, toute la création aimée par Dieu est présentée au Père à travers la mort et la résurrection du Christ " (Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 1359). En s’unissant au sacrifice du Christ, l’Église, dans l’Eucharistie, donne une voix à la louange de la création tout entière. À cette action doit correspondre la volonté de chaque fidèle d’offrir son existence, son " corps " - comme le dit saint Paul - " en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu " (Rm 12, 1), dans une totale communion avec le Christ. Alors, une unique vie unit Dieu et l’homme, le Christ crucifié et ressuscité pour tous, et le disciple appelé à se donner entièrement à lui.

Cette intime communion d’amour est chantée par le poète français Paul Claudel, qui met ces paroles dans la bouche du Christ: " Viens avec moi, où je Suis, en toi-même, et je te donnerai les clefs de l’existence. Là où je Suis, c’est là éternellement qu’est le secret de ta naissance... Où sont tes mains qui ne soient les miennes? et tes pieds qui ne soient à la même croix fixés ? je suis mort je suis ressuscité une fois pour toutes! Nous sommes très près l’un de l’autre... Comment faire pour te séparer de moi sans que tu m’arraches le cœur? " (La Messe là-bas) [Paul Claudel, Œuvre poétique, Éd. La Pléiade, Gallimard 1967, p. 516-517. NDLR].

Jean-Paul II


L’Eucharistie, banquet de communion avec Dieu

Audience générale du 18 octobre 2000

1. " Nous sommes devenus le Christ. En effet, s’il est la Tête et nous les membres, l’homme total, c’est lui et nous " (saint Augustin, Tractatus in Ioh., 21, 8). Ces paroles hardies de saint Augustin exaltent la communion intime qui, dans le mystère de l’Église, se crée entre Dieu et l’homme, une communion qui, dans notre cheminement historique, trouve s on signe le plus élevé dans l’Eucharistie. Les commandements: " Prenez et mangez... Buvez... " (Mt 26, 26-27), que Jésus adresse à ses disciples dans cette salle de l’étage supérieur d’une maison de Jérusalem, au dernier soir de sa vie terrestre (cf. Mt 14, 15), sont lourds de signification. Déjà, la valeur symbolique universelle du banquet offert dans le pain et le vin (cf. Is 25, 6) renvoie à la communion et à l’intimité. Des éléments ultérieurs plus explicites exaltent l’Eucharistie comme banquet d’amitié et d’alliance avec Dieu. En effet, comme le rappelle le Catéchisme de l’Église catholique, elle est " à la fois et inséparablement le mémorial sacrificiel dans lequel se perpétue le sacrifice de la Croix, et le banquet sacré de la communion au Corps et au Sang du Seigneur " (CEC, n. 1382).

2. Tout comme, dans l’Ancien Testament, on appelait le sanctuaire mobile du désert " la Tente de la rencontre ", c’est-à-dire de la rencontre entre Dieu et son peuple, et celle des frères dans la foi entre eux, la tradition chrétienne primitive a appelé la célébration eucharistique " synaxe ", c’est-à-dire " réunion ". En elle, " se révèle la nature profonde de l’Église, communauté de ceux qui ont été convoqués à la synaxe pour célébrer le don de Celui qui est à la fois offrant et offert: participant aux saints Mystères, ils deviennent les "consanguins" du Christ, anticipant l’expérience de la divinisation dans le lien désormais inséparable qui unit dans le Christ divinité et humanité " (Orientale lumen, 10). Si nous voulons approfondir le vrai sens de ce mystère de communion entre Dieu et les fidèles, il nous faut revenir aux paroles de Jésus lors de la dernière Cène. Elles renvoient à la catégorie biblique de l’" Alliance ", évoquée précisément par le lien entre sang du Christ et sang sacrificiel versé au Sinaï: " Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance " (Mc 14, 24). Moise avait affirmé: " Voici le sang de l’Alliance " (Ex 24, 8). L’Alliance qui, au Sinaï, unissait Israël au Seigneur par un lien de sang, préfigurait la nouvelle Alliance d’où découle - pour employer une expression des Pères grecs - comme une consanguinité entre le Christ et le fidèle (cf. s. Cyrille d’Alexandrie, In Johann. Evang. XI; S. Jean Chrysostome, In Mattii. hom., LXXXII, 5).

3. C’est surtout la théologie de saint Jean et de saint Paul qui exalte la communion du croyant avec le Christ dans l’Eucharistie. Dans son discours à la synagogue de Capharnaüm, Jésus dit explicitement: " je suis le pain vivant descendu du Ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement " (Jn 6, 51). Tout le texte de ce discours ne vise qu’à souligner la communion vitale qui s’établit, dans la foi, entre le Christ Pain de vie et celui qui en mange. En particulier, le quatrième Évangile emploie un verbe grec typique pour indiquer l’intimité mystique qui existe entre le Christ et le disciple: " ménein ", " demeurer ": " Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui - (Jn 6, 56; cf. 15, 4-9).

4. Le mot grec qui signifie " communion ", " koinonia ", apparaît plus tard dans la réflexion de la première Lettre aux Corinthiens, où Paul parle des banquets sacrificiels de l’idolâtrie, les qualifiant de table des démons " (10, 21). Et il exprime alors un principe qui s’applique bien à tous les sacrifices. Ceux qui mangent les victimes offertes sur l’autel de Dieu sont en communion avec Dieu " (10, 18). L’Apôtre fait une application positive et lumineuse de ce principe en traitant de l’Eucharistie: " La coupe d’action de grâce que nous bénissons n’est-elle pas communion ("koinonia") au sang du Christ? Le pain que nous rompons n’est-il pas communion ("koinonia") au corps du Christ?... Nous avons tous part à un seul pain " (10, 16-17). " La participation à l’Eucharistie, sacrement de la nouvelle Alliance, est le plus haut degré de l’assimilation au Christ, source de vie éternelle, principe et force du don total de soi " (Veritatis splendor, 21)

5. Cette communion avec le Christ engendre donc une transformation intime du fidèle. Saint Cyrille d’Alexandrie décrit cet événement de manière efficace et en montre la résonance dans l’existence et dans l’histoire: " Le Christ nous forme à son image de sorte que les traits de sa nature divine resplendissent en nous par la sanctification, la justice et la vie bonne et conforme aux vertus. La beauté de cette image resplendit en nous qui sommes dans le Christ quand nous montrons par nos œuvres que nous sommes des hommes bons " (Tractatus ad Tiberium diaconum sociosque, 11, Responsiones ad Tiberium diaconum sociosque, in: In divi lohann. Evang., vol. 111, Bruxelles, 1965, p. 590). " En participant au sacrifice de la Croix, le chrétien communie à l’amour oblatif du Christ; il est rendu apte et il est engagé à vivre la même charité à travers toutes les attitudes et tous les comportements de sa vie. Dans l’existence morale, on voit aussi à l’oeuvre le service royal du chrétien " (Veritatis splendor, 107). Ce service royal a son enracinement dans le baptême et son épanouissement dans la communion eucharistique. Le chemin de la sainteté, de l’amour, de la vérité, est donc la révélation au monde de notre intimité divine, qui se réalise dans le banquet de l’Eucharistie.

Laissons notre désir de la vie divine offerte dans le Christ s’exprimer avec les chaleureux accents d’un grand théologien de l’Église arménienne, Grégoire de Narek (Xe siècle): " Ce n’est pas de ses dons, mais du Donateur, que j’ai toujours la nostalgie. Ce n’est pas à la gloire que j’aspire, mais c’est le Glorifié que je veux embrasser... Ce n’est pas le repos que je cherche, mais c’est le visage de Celui qui donne ce repos que je demande dans ma supplication. Ce n’est pas par désir du banquet nuptial que je languis, mais par désir de l’Époux " (XIIe prière).

PAPE JEAN-PAUL II


L’Eucharistie ouvre sur l’avenir de Dieu

Audience générale du 25 octobre 2000

1. " Dans la liturgie terrestre, nous participons par un avant-goût à la liturgie céleste " (SC, 8; cf. GS, 38). Ces paroles si limpides et essentielles du Concile Vatican Il nous présentent une dimension fondamentale de l’Eucharistie: sa nature de " futurae gloriae pignus ", " gage de la vie future ", selon une belle expression de la tradition chrétienne (cf. SC, 47). " Ce sacrement - observe saint Thomas - ne nous introduit pas immédiatement dans la gloire, mais nous donne la force de parvenir à la gloire et c’est pour cela qu’on lui donne le nom de "viatique" " (somme théologique, 111, 79, 2, ad 1 in). La communion avec le Christ que nous vivons, alors que nous sommes encore pèlerins et voyageurs sur les routes de l’histoire, anticipe la rencontre suprême du jour où " nous serons semblables à lui~, parce que nous le verrons tel qu’il est " (1 Jn 3, 2). Elie qui, en marche dans le désert, s’affaisse sans forces sous un genêt et est fortifié par un pain mystérieux pour finalement parvenir à ce sommet qu’est la rencontre de Dieu (cf. 1 R 19, 1-8), est un symbole traditionnel de l’itinéraire des fidèles qui trouvent dans le pain eucharistique la force pour marcher vers le but lumineux de la Cité sainte.

2. C’est aussi le sens profond de la manne préparée par Dieu dans les steppes du Sinaï, " nourriture des anges ", capable de procurer " toutes les délices et de satisfaire tous les goûts, manifestation de la douceur (de Dieu) envers ses enfants " (cf. Sg 16, 20-21). Ce sera le Christ lui-même qui éclairera la signification spirituelle des événements de l’Exode. C’est lui qui nous fait goûter dans l’Eucharistie la double saveur de nourriture du pèlerin et de nourriture de la plénitude messianique dans l’éternité (cf. Is 25, 6). Pour emprunter une expression consacrée à la liturgie du sabbat dans le judaïsme, l’Eucharistie est un " avant-goût d’éternité dans le temps " (A. J. Heschel).

Comme le Christ a vécu dans la chair en demeurant dans sa gloire de Fils de Dieu, ainsi l’Eucharistie est présence divine et transcendante, communion avec l’éternel, signe de la " compénétration entre la cité terrestre et la cité céleste " (GS, 40). L’Eucharistie, mémorial de la Pâque du Christ, est par nature porteuse de l’éternel et de l’infini dans l’histoire humaine.

3. Cet aspect, qui ouvre l’Eucharistie sur l’avenir de Dieu, tout en la laissant ancrée dans l’histoire présente, est illustré par les paroles que Jésus prononce sur le calice du vin au cours de la dernière Cène (cf. Lc 22, 20; 1 Co 11, 25). Marc et Matthieu évoquent par ces paroles l’Alliance dans le sang des sacrifices au Sinaï (cf. Mc 14, 24; Mt 26, 28; cf. Ex 24, 8). Luc et Paul, au contraire, révèlent l’accomplissement de " l’Alliance nouvelle " annoncée par le prophète Jérémie; " Voici venir des jours - oracle du Seigneur - où je conclurai avec la maison d’Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle. Non pas comme l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères " (Jr 31, 31-32). En effet, Jésus déclare: " Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang ". " Nouveau ", dans le langage biblique, indique habituellement un progrès, une perfection définitive.

Ce sont encore Luc et Paul qui soulignent que l’Eucharistie est anticipation de l’horizon de lumière glorieuse propre au Royaume de Dieu. Avant la dernière Cène, Jésus déclare: " J’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir! Car je vous le déclare: jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit pleinement réalisée dans le Royaume de Dieu " (Le 22, 15-18). Paul, lui aussi, rappelle explicitement que la Cène eucharistique est tendue vers la dernière venue du Seigneur: " Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne " (I Co 11, 26).

4. Le quatrième Évangéliste, jean, exalte cette tension de l’Eucharistie vers la plénitude du Royaume de Dieu, dans le célèbre discours sur le " pain de vie ", que Jésus prononce dans la synagogue de Capharnaüm. Le symbole qu’il prend pour point de référence biblique est, comme nous y avons déjà fait allusion, celui de la manne offerte par Dieu à Israël en pèlerinage dans le désert. À propos de l’Eucharistie, Jésus affirme solennellement: " Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement... Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et moi je le ressusciterai au dernier jour... Tel est le pain qui descend du ciel: il n’est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts; celui qui mange ce pain vivra éternellement " (In 6, 51. 54. 58). La " vie éternelle ", dans le langage du quatrième Évangile, est la vie divine elle-même, qui dépasse les frontières du temps. Parce qu’elle est communion avec le Christ, l’Eucharistie est donc participation à la vie de Dieu qui est éternelle et qui triomphe de la mort. Aussi déclare-t-il: " La volonté de mon Père, c’est que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite tous au dernier jour. Car la volonté de mon Père, c’est que tout homme qui voit le Fils et croit en lui obtienne la vie éternelle; et moi, je le ressusciterai au dernier jour " (Jn 6, 39-40).

5. À cette lumière - comme l’a dit un théologien russe, Serge Boulgakov — " la liturgie est le ciel sur la terre ". Aussi dans ma Lettre apostolique Dies Domini, reprenant les paroles de Paul VI, J’ai exhorté les chrétiens à ne pas négliger " cette rencontre, ce banquet que le Christ nous prépare dans son amour. Que la participation y soit à la fois très digne et festive! C’est le Christ, crucifié et glorifié, qui passe au milieu de ses disciples pour les entraîner ensemble dans le renouveau de sa résurrection. C’est le sommet, ici-bas, de l’Alliance d’amour entre Dieu et son peuple: signe et source de joie chrétienne, relais pour la fête éternelle ", (conclusion de Gaudete ln Domino [Paul VI], reprise dans Dies Domini, 58)

Jean-Paul II


L’Eucharistie, sacrement d’unité

Audience générale du 8 novembre 2000

1. " Ô Sacrement de la piété, ô signe d’unité, ô lien de la charité! ". L’exclamation de saint Augustin, dans son commentaire sur l’Évangile de saint Jean (In Johannis Evangelium 26, 13), recueille et résume les paroles que l’apôtre Paul a adressées aux Corinthiens et que nous venons d’entendre: " Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain " (1 Co 10, 17). L’Eucharistie est le sacrement et la source de l’unité ecclésiale. Et cela a été réaffirmé dès les origines de la tradition chrétienne, en prenant appui précisément sur le signe du pain et du vin. Ainsi, dans la Didachè, un écrit composé aux tout débuts du christianisme, on affirme: " Comme ce pain rompu, autrefois disséminé sur les montagnes, a été recueilli pour n’en faire plus qu’un, rassemble ainsi ton Église des extrémités de la terre dans ton royaume " (9, 1).

2. Au IIIe siècle, faisant écho à ces paroles, saint Cyprien, évêque de Carthage, affirme: " Les sacrifices du Seigneur eux-mêmes mettent en lumière l’unanimité des chrétiens, cimentée par une solide et indivisible charité. Car, lorsque le Seigneur appelle son corps le pain composé de l’union de nombreux grains, il indique notre peuple rassemblé, qu’il nourrit; et, lorsqu’il appelle son sang le vin pressé à partir de nombreuses grappes et de nombreux grains, et qui ne fait plus qu’un, Il indique de même notre troupeau, composé d’une multitude rassemblée dans l’unité " (Ep. ad Magnum, 6). Ce symbolisme eucharistique en rapport avec l’unité de l’Église revient fréquemment chez les Pères et les théologiens scolastiques. Le Concile de Trente en a synthétisé la doctrine en enseignant que notre Sauveur a laissé l’Eucharistie à son Eglise " comme symbole de son unité et de la charité par lesquelles il a voulu que tous les chrétiens soient intimement unis entre eux ". Aussi est-elle " le symbole de cet unique corps, dont il est la tête " (Paul VI, Mystertum fidei; cf. Concile de Trente, Decr. de SS. Eucharistia, préambule et ch. 2). Le Catéchisme de l’Église catholique résume de manière efficace: " Ceux qui reçoivent l’Eucharistie sont unis plus étroitement au Christ. Par là même, le Christ les unit à tous les fidèles en un, seul corps: l’Église " (CEC, n. 1396).

3. Cette doctrine traditionnelle est fortement enracinée dans l’Écriture. Dans le passage déjà cité de la première Lettre aux Corinthiens, saint Paul la développe en partant d’un thème fondamental, celui de la koinonia, c’est-à-dire de la communion qui s’instaure entre le fidèle et le Christ dans l’Eucharistie. " Le calice de bénédiction que nous bénissons n’est-il pas communion (koinonia) au sang du Christ ? Et le pain que nous rompons, n’est-il pas communion (koinonia) au corps du Christ? " (10, 16). Cette communion est décrite plus précisément dans l’Évangile de Jean comme une relation extraordinaire d’" intériorité réciproque ": " lui en moi, et moi en lui ". En effet, Jésus déclare dans la synagogue de Capharnaüm: " Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui " (Jn 6, 56).

C’est un thème qui sera également souligné dans les discours de la dernière Cène par le symbole de la vigne: le sarment n’est verdoyant et ne porte du fruit que s’il est greffé sur le pied de vigne dont il reçoit la sève et le soutien (Jn 15, 1-7). Autrement, il n’est qu’un rameau desséché et destiné au feu: " aut vitis, aut ignis ", " ou la vigne ou le feu ", commente saint Augustin d’une manière lapidaire (In Iohannis Evangelium, 81, 3). Ici se dessine une unité, une communion, qui se réalise entre le fidèle et le Christ présent dans l’Eucharistie, sur la base du principe que Paul formule ainsi: " Ceux qui mangent les victimes offertes sur l’autel de Dieu sont en communion avec Dieu. " (1 Co 10, 18).

La communion se réalise dans l’histoire

4. Cette communion-koinonia de type " vertical ", parce qu’elle nous unit au mystère divin, fait naître en même temps une communion-koinonia que l’on peut appeler " horizontale ", c’est-à-dire ecclésiale, fraternelle, capable d’unir en un lien d’amour tous ceux qui participent à la même table. " La multitude que nous sommes - nous rappelle saint Paul - est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain " (1 Co 10, 17). Le discours sur l’Eucharistie anticipe la grande réflexion ecclésiale que l’Apôtre développera au chapitre 12 de cette même Lettre, quand il parlera du corps du Christ dans son unité et sa multiplicité. Elle aussi, la célèbre description de l’Église de Jérusalem que nous offre saint Luc dans les Actes des Apôtres, décrit cette unité fraternelle ou koinonia en la mettant en rapport avec la fraction du pain, c’est-à-dire avec la célébration eucharistique (Ac 2, 42). C’est une communion qui se réalise dans le concret de l’histoire: " Ils étaient fidèles à écouter l’enseignement des Apôtres et à vivre en communion fraternelle (koinonia), à rompre le pain et à participer aux prières... Tous ceux qui étaient devenus croyants vivaient ensemble, et ils mettaient tout en commun " (Ac 2,42-44).

5. Aussi nie-t-on la signification profonde de l’Eucharistie quand on la célèbre sans tenir compte des exigences de la charité et de la communion. Paul est sévère avec les Corinthiens parce que, lorsqu’ils se réunissent tous, " ce n’est plus le repas du Seigneur " qu’ils prennent (1 Co 11, 20), à cause des divisions, des injustices, des égoïsmes. Dans ce cas, l’Eucharistie n’est plus agapè, c’est-à-dire expression et source d’amour. Et celui qui y participe indignement, sans la faire déboucher sur la charité fraternelle, " mange et boit sa propre condamnation " (1 Co 11, 29). " Si la vie chrétienne s’exprime par l’accomplissement du plus grand commandement, et cela par amour de Dieu et du prochain, cet amour trouve sa source propre dans le très Saint-Sacrement qui est appelé communément "sacrement de l’amour" "(Dominicae cenae, 5). L’Eucharistie rappelle, rend présente et fait naître cette charité.

Faisons nôtre, alors l’appel de l’évêque et martyr Ignace, qui exhortait à l’unité les fidèles de Philadelphie, en Asie mineure: " Il n’y a qu’une seule chair de notre Seigneur Jésus-Christ, et un seul calice pour nous unir en son sang, un seul autel, comme un seul évêque " (Ep. aux Philadelphiens, 4). Et avec la liturgie, nous prions Dieu le Père: "Quand nous serons nourris de ton corps et de ton sang et remplis de l’Esprit Saint, accorde-nous d’être un seul corps et un seul esprit dans le Christ " (Prière eucharistique III).

Jean-Paul II

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