Histoire des Saluts au Saint-Sacrement
Exercices de dévotion comprenant des chants en présence du
Saint-Sacrement exposé, les saluts du Saint-Sacrement n'apparaissent
pas en France sous leur forme moderne avant le début du XVIIe siècle.
Emblématiques du grand essor de la piété eucharistique
qui fait suite au concile de Trente, ils rencontrent un succès et une
diffusion considérable qui en font une des cérémonies les
plus importantes de la vie religieuse des Français sous l'Ancien Régime.
Desservis par le discrédit dont souffre la liturgie post-tridentine auprès
des historiens, les saluts du Saint-Sacrement n'ont jamais fait l'objet d'études
spécifiques. L'intérêt pour la cérémonie se
borne à la question de ses origines médiévales, sujet abondamment
traité à partir de la fin du XIXe siècle. Dans les années
1920, les travaux du P. Browe en Allemagne et d'Édouard Dumoutet en France
apportent des réponses définitives à cette question. L'étude
entreprise ici envisage les saluts du Saint-Sacrement, du début du XVIIe
siècle à la mort de Louis XV, dans le cadre de la France actuelle.
Le cas des paroisses et des couvents parisiens ainsi que de la Chapelle royale
font cependant l'objet de la majeure partie du travail. Celui-ci aborde tout
particulièrement trois points principaux. Il s'agit de reconstituer le
déroulement de la cérémonie, de délimiter son répertoire
et de la replacer dans le paysage dévotionnel de l'époque moderne.
Il devient ainsi possible d'expliquer les raisons du succès durable des
saluts du Saint-Sacrement.
Première partie : La diffusion des saluts (1600 à vers
1670)
1) Origine des saluts et des dévotions eucharistiques
Les origines médiévales des saluts du Saint-Sacrement sont
complexes. Jusqu'au XVIIe siècle, les différentes parties constitutives
de la cérémonie existent sans être réunies. Liée
à la diffusion de la célébration de la Fête-Dieu,
l'exposition du Saint-Sacrement date du XIVe siècle et est une des nombreuses
manifestations du désir de voir l'hostie qui
caractérise la fin du Moyen-Âge. La bénédiction du
Saint-Sacrement apparaît à la même époque, également
en lien avec la Fête-Dieu. Les premiers saluts, datant du XVIe siècle,
ne comportent pas encore ces deux éléments : ce sont des
cérémonies du soir en l'honneur de la Vierge. La fusion entre
ces différentes parties a lieu sous l'effet du renouveau eucharistique
consécutif au concile de Trente qui voit se multiplier de nouvelles cérémonies
d'exposition du Saint-Sacrement comme les prières des Quarante-heures
et l'Adoration perpétuelle. Le matériel eucharistique lui-même
évolue : alors que le tabernacle à la romaine tend à
remplacer la suspense eucharistique, l'ostensoir, vase liturgique apparu au
XIVe siècle, prend de plus en plus souvent la forme caractéristique
du soleil.
2) Norme et rituel
Les livres liturgiques et les décrets romains n'imposent pas de norme
pour le déroulement des saluts du Saint-Sacrement. Ils donnent cependant
de nombreuses règles concernant l'exposition et la bénédiction
du Saint-Sacrement. En France, les cérémonials et les rituels
intègrent souvent un développement sur les saluts. Leur étude
permet de définir un certain nombre de modèles de saluts du Saint-Sacrement.
Le déroulement, la durée et les chants qui les composent varient
considérablement en fonction des lieux. On en célèbre partout
à la Fête-Dieu et durant son Octave, ainsi que lors des prières
des Quarante-heures.
3) Diffusion à Paris et en France
L'étude de quelques cas précis, tels que les paroisses parisiennes
de Saint-Sulpice et de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, permet de montrer qu'en
dépit de rythmes différents de diffusion des saluts du Saint-Sacrement,
ceux-ci prennent au cours du XVIIe siècle une importance fondamentale
dans la vie religieuse des paroisses et des couvents, surtout dans les villes.
Ils tiennent une place considérable dans l'emploi du temps des organistes.
Les confréries du Saint-Sacrement jouent un rôle primordial dans
cette diffusion. À la Chapelle royale, on commence à en célébrer
pour la Fête-Dieu et son Octave à partir des années 1630.
Les saluts du Saint-Sacrement sont des cérémonies particulièrement
adaptées à la musique et leur succès contribue certainement
à l'essor du motet français. Les motets du Saint-Sacrement connaissent
ainsi une grande diffusion. Les couvents de religieuses semblent avoir joué
un rôle essentiel dans ce mouvement. Pour les nombreux saluts qui y sont
célébrés, il est besoin d'un nouveau répertoire
adapté aux capacités techniques des chanteuses : les petits
motets remplissent ce rôle.
Deuxième partie : Fastes et polémiques (vers 1670 à
vers 1720)
1) Réticences et polémiques
La multiplication des expositions du Saint-Sacrement suscite de fréquentes
oppositions de la part de certains évêques et de nombreux ecclésiastiques.
Le principal détracteur de ces pratiques, le curé Jean-Baptiste
Thiers, s'indigne des nombreux abus qui y sont liés. Jansénistes
et gallicans partagent largement ces idées dont l'influence se fait largement
sentir dans nombre de diocèses. La virulence de cette réaction
témoigne cependant du succès que remportent alors les cérémonies
d'exposition du Saint-Sacrement.
2) Norme et réalité
À la fin du XVIIe siècle et au début du siècle
suivant, la diffusion des saluts se poursuit largement, notamment dans les campagnes.
Les sources normatives concernant la cérémonie se diversifient.
Le répertoire des saluts s'élargit considérablement. Adapté
aux saluts intimistes des couvents, le petit motet connaît alors son âge
d'or. On peut retenir en particulier les compositions de Guillaume-Gabriel Nivers
pour les saluts du couvent des bénédictines de l'adoration perpétuelle
et de la Maison royale de Saint-Cyr. Lors des grands saluts solennels célébrés
pour les grandes fêtes ou les occasions exceptionnelles, on exécute
également des grands motets et des Te Deum. En certaines églises,
les saluts prennent un caractère nettement mondain. Chez les Théatins
du couvent parisien, les saluts de la composition de Paolo Lorenzani suscitent
même le scandale à la fin du siècle. Un concert de reproches
s'élève contre ces cérémonies jugées trop
proches des fastes de l'opéra.
3) Les saluts à la Chapelle royale
À Versailles, la communauté des Lazaristes qui dessert le
château est chargée de la célébration des nombreux
saluts chantés en plain-chant. Lors de la Fête-Dieu et de son Octave,
les musiciens de la Chapelle-Musique du roi se joignent à eux et exécutent
au cours de chaque salut quelques versets d'un grand motet composé par
le sous-maître de quartier sur le texte d'un hymne du Saint-Sacrement.
Louis XIV assiste très régulièrement aux saluts du Saint-Sacrement
célébrés à la Chapelle, en présence d'un
public de cour nombreux et désireux d'être vu du roi.
Troisième partie : Liturgie et concert (vers 1720 à 1774)
1) Continuités et changements
Au cours du XVIIIe siècle, malgré la poursuite de la diversification
des sources normatives concernant les saluts, le déroulement de la cérémonie
n'évolue guère et connaît toujours la même diversité.
Les querelles autour de l'exposition fréquente semblent s'apaiser. Les
paroisses parisiennes connaissent des difficultés financières
qui engendrent de nombreuses réductions de fondations. Faisant l'objet
de moins en moins de fondations de la part des fidèles, les saluts continuent
pourtant d'être célébrés au frais des fabriques et
des confréries des églises.
2) Musique religieuse, musique de concert
A la suite du mouvement amorcé à la fin du XVIIe siècle,
la musique religieuse se sécularise largement au cours du XVIIIe siècle.
L'épisode parisien de la Régence, qui met à la disposition
du public la Chapelle-Musique au cours des nombreux saluts auxquels assiste
le jeune Louis XV, joue certainement un rôle dans cette évolution.
La création en 1725 du Concert Spirituel accentue encore la faveur auprès
du public de la musique religieuse qui se rapproche alors de la musique de concert.
Cependant, un répertoire spécifique aux saluts se maintient, destiné
avant tout aux couvents de religieuses. À Saint-Cyr par exemple, Nicolas
Clérambault ajoute ses compositions à celles de Nivers.
3) La Chapelle royale sous Louis XV
À Versailles, Louis XV et Marie Leckzinska se montrent aussi assidus
aux saluts que Louis XIV. Si les Lazaristes continuent de les célébrer
durant l'année, les musiciens de la Chapelle-Musique y interviennent
de plus en plus souvent, aussi bien pour la Fête-Dieu que lors des grandes
fêtes ou pour chanter le Te Deum. Pour la Fête-Dieu et son
Octave, les sous-maîtres continuent de composer des grands motets sur
les textes des hymnes du Saint-Sacrement. À partir de 1746, les Lazaristes
cessent apparemment de participer aux saluts de la Fête-Dieu et de son
Octave, cédant leur célébration aux ecclésiastiques
de la Chapelle royale. Les sous-maîtres composent alors des petits motets
pour cette occasion. Le rôle de la reine dans ces modifications ne doit
pas être négligé : fine mélomane, elle participe
sans doute à l'évolution musicale des saluts.
Conclusion
Particulièrement appréciés des fidèles, les
saluts du Saint-Sacrement connaissent un succès qui ne se démentit
jamais au cours de l'Ancien Régime. Cérémonies d'une grande
diversité, ils ne connaissent pas de modèle unique. Si les saluts
mondains ont certainement favorisé le changement de l'écoute musicale
et joué un rôle important dans la sécularisation de la musique
religieuse, les saluts célébrés dans les couvents de religieuses
ont permis l'éclosion et la diffusion d'un répertoire musical
intimiste qui témoigne de la profondeur du sentiment religieux. Les saluts
apparaissent donc aussi bien comme des cérémonies dévotes
qu'indévotes, qui traversent les XVIIe et XVIIIe siècles en s'adaptant
à toutes les formes de piété et de religiosité.