La Vie d'adoration de Marie devant le Très Saint-Sacrement.

« Voici que je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles.»

Ces paroles énoncent le dogme consolant de la présence permanente de Jésus-Christ au Très Saint-Sacrement. Aujourd'hui, il n'est pas un pays, pas une ville, pas une bourgade catholique où ne réside ce Dieu vivant au Tabernacle, y demeurant avec une constance inaltérable, et le jour et la nuit, protégeant le monde de sa présence, répandant autour de lui les divines influences qui sanctifient les âmes, entretiennent la paix dans les familles, font la prospérité morale des cités, et donnent à la terre les fruits et les moissons qui nourrissent les hommes.

A-t-il toujours été vrai de dire que Jésus habitait sacramentellement parmi ses enfants ? On est assez généralement persuadé que, dans les premiers siècles, les chrétiens, poursuivis par d'incessantes persécutions, pauvres et sans influence, n'avaient point d'églises, et que, par conséquent, on ne gardait point le Très Saint-Sacrement pour la consolation des fidèles : le sacrifice achevé, le communion reçue, la vie eucharistique cessait pour reprendre le lendemain.

Il n'en fut point ainsi, cependant, et nous allons établir brièvement qu'il existait, dès les premiers jours du christianisme, des lieux consacrés exclusivement au culte de Dieu, et que ces temples étaient sanctifiés par la présence perpétuelle de Notre-Seigneur en l'Eucharistie.

« Dans le principe, dit le savant Allioli, la fraction du pain ne se célébrait que dans une maison où tous pouvaient se rassembler; plus tard, le nombre des chrétiens s'étant accru jusqu'à des milliers, ils durent se réunir dans plusieurs maisons. Ces maisons particulières furent comme le berceau des paroisses qui s'établirent dans la suite; le président du lieu de réunion fut comme le curé de ceux qui s'y rassemblaient. »

« Le saint Sacrifice avait lieu, dit dom Guéranger, autant que possible dans une salle décente et ornée, pour rappeler ce que fit le Sauveur, qui voulut, pour célébrer la Pâque, un cénacle vaste et richement décoré: camaculum grande, stratum: Les Apôtres se pliaient aux circonstances, et le sacrifice qui se célébrait chez Gamaliel ou le sénateur Pudens, devait être plus pompeux que celui qui se célébrait chez Simon le corroyeur. »

On voit, par les Actes des Apôtres, que, dans les maisons de réunions des fidèles, on consacrait au culte la chambre la plus élevée: « Pendant que saint Paul prêchait à Troade, un enfant assis sur le bord d'une fenêtre, s'étant endormi, tomba du troisième étage, de tertio camaculo, et fut relevé mort. » (Ac 20, 9)

Ces cénacles étaient les rudiments de nos églises; c'étaient de véritables sanctuaires dédiés au Seigneur: « Du moment que la foi avait pris racine dans une ville, et que les Apôtres avaient pu y établir un évêque, des prêtres et des diacres, les formes extérieures acquéraient de l'extension, et le culte devenait nécessairement plus solennel. » (Dom Guéranger)

C'est bien d'une église consacrée au culte que parle saint Paul, quand il reproche aux Corinthiens de la souiller par leurs repas désordonnés et leurs débauches. C'est le sentiment du cardinal Bona. Baronius assure aussi que dès que les Apôtres eurent prêché à Rome, ils y établirent des églises.

« Bien qu'elles ne fussent pas bâties sur la voie publique, par prudence, en était-ce moins des églises véritables, exclusivement consacrées au culte divin? dit le continuateur de Bona. Est-ce qu'on leur refusera ce nom, parce que les chrétiens seuls en savaient le chemin et qu'on les cachait aux païens? Et parce qu'elles avaient été d'abord des maisons privées consacrées plus tard au Seigneur par leurs propriétaires convertis, en méritaient-elles moins le nom de maisons de Dieu? Qui refuserait de voir une église véritable dans le cénacle de Jérusalem, où le Seigneur institua l'Eucharistie, où le Saint-Esprit descendit sur les Apôtres, pour cette raison qu'il avait été la maison particulière de Jean-Marc? N'est-ce pas, au contraire, avec grande raison qu'Hippolyte de Thèbes l'appelle la mère de toutes les églises, la plus sainte de toutes celles qui seront jamais ?

Bien plus, la piété de ces premiers fidèles, qui excellèrent en toutes les vertus, leur avait inspiré d'orner magnifiquement et d'enrichir de décorations splendides les lieux qu'ils avaient consacrés au culte de l'Eucharistie: ces ornements étaient tous à l'intérieur, l'Eglise ne jouissant pas encore de la liberté de construire des édifices religieux en public. Le païen Lucien, au Ier siècle, se moquait de leur générosité : « J'ai traversé, disait-il, des portes de fer et des parvis d'airain; après avoir gravi plusieurs escaliers, je suis arrivé dans une salle dont le plafond est d'or, tel que fut le palais de Ménélas, au dire d'Homère; j'admirais, stupéfait, toutes ces merveilles, et en même temps je voyais des hommes prier le front prosterné dans la poussière. » (In Philopatre, cité par Bona)

Sur quoi Sala fait cette remarque: « Qui n'admirerait la libéralité magnifique des premiers chrétiens dans le culte divin, alors que les conversions n'amenaient guère à l'église que les gens du peuple? Dès le temps des Apôtres, ils mettaient une si généreuse magnificence à orner leurs églises, qu'on les comparait au ciel de Dieu même.»

Mais pourquoi cette pompe, sinon parce que le Seigneur Dieu habitait en personne ces temples consacrés en son honneur » « Nous appelons nos églises Dominicum, c'est-à-dire le palais du Seigneur, disait saint Cyprien, parce que le Seigneur, dans la Majesté voilée du Sacrement, y demeure sans cesse présent. » « Si, dit Bona, il était permis aux chrétiens des premiers jours d'emporter et de conserver l'Eucharistie chez eux, de l’avoir avec eux en voyage, il est bien plus à croire qu'elle demeurait perpétuellement dans les églises, afin, au moins, qu'on pût la trouver pour la donner aux moribonds. »

Suarez, voulant prouver, contre les protestants, que l'Eucharistie ne consiste pas seulement dans l'usage, mais que Jésus-Christ demeure toujours présent sous les espèces, tant qu'elles durent, argumente ainsi: « Cette vérité se prouve ensuite par la croyance et la pratique constante de l'Eglise; car c’était, dans l'Eglise, une coutume perpétuelle de garder dans les temples une hostie consacrée pour la consolation des fidèles, et pour leur donner le moyen d'honorer et d'adorer Dieu qui y est présent; ensuite, pour secourir les malades, afin qu'ils ne mourussent pas privés du saint Viatique ! » Ce théologien appuie son sentiment de plusieurs autorités, entre autres de ce canon des Constitutions apostoliques, lesquelles furent recueillies par saint Clément, disciple de saint Pierre: « C'est l'un des principaux offices des clercs de recueillir, après que tous ont communié, les particules du corps du Seigneur, qui restent, et de les garder religieusement. » Au livre VIIè, ch XX, du même recueil, on lit cet autre décret: «  Après que tous ont communié, les diacres prennent les saintes particules qui restent encore et les portent dans le pastophore. »

Qu'est-ce que ce pastophore? « C'était, répond Bona, comme une armoire sacrée ou une sacristie dans laquelle on conservait perpétuellement l'Eucharistie et les vases du sacrifice. Saint Clément avait ordonné que l'on construisit un pastophore à l'orient, à côté de chaque église. » (Const Ap, 1, II, ch LVII)

L'Ecriture sainte a employé ce mot de pastophorium. Il est écrit au livre 1er d'Esdras, X, 6, que le grand prêtre ayant quitté le parvis du temple, se retira dans le pastophore de Jonas, fils d'Eliasib : « Il entra dans la chambre de Jonas, fils d’Eliasib ».

C'était la chambre qu'habitait le préposé à la garde du temple, dit Bellarmin, et il applique ce mot au saint ciboire: « Les Apôtres nommèrent pastophore le vase consacré à garder perpétuellement l'Eucharistie, parce que le vrai préposé au temple, Jésus-Christ, y habite réellement sous les espèces du Sacrement. » (Controv, 1, IV, ch IV)

Suarez dit aussi: « Pastophore signifie chambre de l'époux, thalamus sponsi; ce nom convenait bien à nos Tabernacles, où Jésus-Christ a toujours voulu habiter avec l'Eglise, son Epouse, non pas seulement en figure, comme dans la Synagogue, ni dévoilé, comme au ciel, mais d'une manière cachée, quoique très réelle, au Saint-Sacrement; dans ces premiers temps surtout, où la persécution sévissait, il convenait que Jésus demeurât, sans interruption, pour consoler et défendre sa chère épouse si cruellement affligée. » (De Euch, d XLVI, sect 8)

Ces églises étaient non seulement le rendez-vous des fidèles pour la prière commune et publique, mais tous ceux qui avaient besoin de consolation et de force y allaient prier, quand ils le voulaient, dans le recueillement et la solitude. « Les églises, dit avec beaucoup de raison Bellarmin, sont instituées autant pour la prière privée que pour la prière solennelle; d'abord, il en fut ainsi dans l'ancienne loi: « Ma maison est une maison de prière »; et les Actes des Apôtres nous montrent saint Pierre et saint Jean montant au temple, pour prier, dans le milieu du jour; ensuite, la prière faite dans un temple a plus de prix, devant Dieu, que celle que l'on fait chez soi. »

Les Anoméens disaient: « Nous pouvons bien prier chez nous; nous n'avons que faire d'aller au temple. » Saint Jean Chrysostome leur répondit: « Vous êtes dans une grande erreur; car, bien que vous puissiez, il est vrai, prier dans votre demeure, cependant vous ne le ferez pas aussi bien que dans l'église » (Hom XXX) « La raison en est, ajoute Bellarmin, que dans nos temples, outre la présence de Dieu, commune à tous les lieux, il y a de plus, pour l'ordinaire, la présence corporelle du médiateur Jésus-Christ dans le Saint-Sacrement, laquelle est bien faite pour augmenter la foi et la confiance de celui .qui prie, et redoubler son respect et sa crainte salutaire. » (Bellarmin, 1. IV, c IV, p 521)

Et maintenant, ne pouvons-nous pas poser cette conclusion: Dès les premiers jours du christianisme, et du vivant de Marie, il y avait des églises établies, pour la plupart, dans des maisons privées, surtout dans celles des nouveaux convertis, qui, comme Pudens à Rome, ou Laeta à Ephèse, recevaient chez eux les Apôtres et leur offraient une généreuse hospitalité : dans ces oratoires, on gardait perpétuellement l'Eucharistie pour la consolation des fidèles et le soulagement des malades ! Donc, Marie, qui accompagna toujours saint Jean, qui habita la même maison que cet apôtre, a eu à sa disposition un oratoire enrichi de la présence de son très cher Fils, et, comme nous, elle a pu le visiter, l'adorer; elle est notre modèle et notre Mère en ce service d'amour de l'adoration eucharistique. Oserons-nous pénétrer plus avant et chercher à découvrir la perfection de l'adoration de Marie? La perfection intérieure de son oraison, nous sommes incapables d'en rien dire; on a lu les belles effusions du Vénérable P. Eymard sur ce sujet: nous étudierons seulement l'extérieur de sa vie d'adoration, c'est-à-dire le temps qu'elle consacrait à l'oraison devant le Saint-Sacrement, et la science qu'elle avait de ce mystère de la foi, science qui était la base de sa contemplation si parfaite. Le Vénérable P. Eymard semble se laisser aller à une pieuse exagération, quand il dit que « Marie passait les jours et les nuits aux pieds de Jésus-Eucharistie»; nous croyons cependant que c'est l'exacte vérité.

« De très graves et très anciens Pères, dit Suarez, assurent que Marie passa toute son enfance dans le temple, occupée continuellement, et le jour et la nuit, de chanter les louanges de Dieu et de contempler ses grandeurs. « Ils ajoutent que les Anges lui apportaient une nourriture préparée par leurs soins, afin que les sollicitudes du corps ne vinssent pas, même pour un moment, la ravir à ses entretiens célestes.Ainsi pensent saint Jérôme, saint Bonaventure, d'après Cédrène et saint Georges de Nicomédie; et nous le croyons facilement. ajoute Suarez, car une faveur semblable fut accordée a. d'autres saints qui en étaient bien moins dignes que Marie. » Eh quoi! dans le temple de Jérusalem, où il n'y avait que la manne figurative, les tables de la loi qui devait finir, une présence purement spirituelle du Seigneur, Marie passait les jours et les nuits en prière, et elle ne l'eût pas fait au Cénacle où résidait Dieu lui-même, son Fils, en corps et en âme ! Oublions-nous qu'elle était la Mère la plus aimante du Fils le plus aimable ? Pour trois jours qu'elle perd de vue Jésus, elle est dans une inquiétude mortelle, elle cherche, anxieuse, et se plaint, en termes douloureusement émus, de son absence momentanée; pendant sa prédication, elle s'attache à ses pas, le suit partout: sur le Calvaire, malgré la présence des bourreaux, des soldats et des valets, bien faits pour effrayer une femme aussi retenue, Marie est auprès de son Fils, rien ne peut l'en séparer, et saint Epiphane l'appelle la « perpétuelle suivante de Jésus. » : et maintenant qu'elle le possède au Tabernacle, qu'elle peut jouir en paix de sa présence, Marie consentirait à quitter Jésus un seul instant !

Mais le sommeil, la nourriture ne devaient-ils pas la forcer de se relâcher de sa continuelle contemplation ! Nous ne savons si les anges ne la nourrirent plus à cette dernière époque de sa vie, comme ils l'avaient fait au temple de Jérusalem: cela nous semblerait, il est vrai, bien naturel; en tous cas, nous croyons que Marie avait besoin de si peu de nourriture que le pain de l'Eucharistie devait ordinairement suffire à la soutenir, comme il suffit à d'autres saintes pendant un temps plus ou moins long. Pour le sommeil, c'est une opinion bien fondée que Marie passait les nuits dans des veilles continuelles : « Qu'on ne s'étonne pas, dit Suarez, que beaucoup assignent l'heure de minuit comme celle où eut lieu l'Annonciation de l'Ange; car il est bien plutôt à croire que la Vierge avait coutume de passer la plus grande partie de ses nuits dans la méditation des choses divines. »

Canisius a dit, de la vie de Marie, qu'elle fut une continuelle et incessante contemplation. Sur quoi Suarez fait cette remarque: « Pour le temps de veille, c'est certain; pour le temps de sommeil, c'est probable ! » Saint Bernardin, d'après son sentiment et celui d'autres Pères, dit que « le sommeil n'empêcha jamais Marie de se tourner vers Dieu. Bien plus, son sommeil fut une contemplation continuelle, plus haute, dit le même docteur, que celle de n'importe quel saint qui prie en veillant. » C'est aussi l'opinion de l'abbé Rupert: « Pendant que la bienheureuse Vierge accordait quelques instants de repos à son corps, son âme continuait de pénétrer les secrets divins. »

« En tout cas, dit Suarez, si nous devons croire que Marie prit quelquefois un court repos et interrompit, pour quelques instants, sa perpétuelle contemplation, ce fut pour très peu de temps, et ce sommeil était entrecoupé de tant de pensées célestes, tant de désirs et d'élans d'amour, que l'on peut dire de la contemplation de Marie qu'elle ne cessa jamais. » « Même naturellement parlant, à cause de sa très parfaite complexion, de sa manière de vivre si tempérée, Marie n'avait besoin que d'un sommeil fort court; et la grande vertu à laquelle elle soumettait son corps la portait à passer la plus grande partie des nuits dans les veilles saintes. » Eh bien, ces veilles prolongées, où Marie les consumait-elle ? Nous avons vu que les églises étaient dans les maisons habitées par les Apôtres: Marie avait donc auprès d'elle le Saint-Sacrement; elle pouvait s'y rendre, quand elle voulait, surtout à Jérusalem, où elle habitait dans les dépendances du Cénacle: qui pourrait douter un instant qu'elle ne fut, et le jour et la nuit, devant le sacré Tabernacle, s'entretenant avec son Fils, priant pour le monde, préparant la moisson que recueillait les Apôtres? Divin Maître ! quelles douces nuits vous avez passées dans votre prison d'amour, avec Marie prosternée à vos pieds, vous découvrant, par sa foi vive, derrière les voiles qui vous cachent, et s'unissant à vous, se fondant en vous sous les feux d'un amour consumant !

Voilà le modèle, la patronne de l'adoration nocturne. Adorateurs de la nuit, qui venez consoler le divin Sauveur des crimes qui se commettent à ces heures où le démon est plus maître encore, unissez-vous dans vos pieuses veilles à Marie, passant les nuits à genoux devant le Tabernacle auguste du Cénacle ! Nous venons de parler des voiles eucharistiques de Jésus au Sacrement; y avait-il des voiles pour Marie, et sa contemplation n'était-elle pas une claire vue? C'est en examinant cette question que nous répondrons à ce que nous avons promis, plus haut, de rechercher sur la science que Marie avait de l'Eucharistie.

Tout d'abord, dit Suarez, posons en principe que Marie était voyageuse sur cette terre et ne jouissait pas ordinairement de la vision béatifique. De là il suit que Marie eut la vertu de foi, cette foi qui croit ce qu'elle ne voit pas; c'est pourquoi le Saint-Esprit la proclame bienheureuse d'avoir cru. Cette foi de Marie fut aussi parfaite qu'elle peut l'être, tant de la part du sujet, en qui elle fut absolument certaine, excluant tout premier mouvement de doute, que de la part de l'objet, parce que, par sa foi, Marie crut très distinctement les mystères de la Trinité et de l'Incarnation, ainsi que tous les autres mystères qui se rapportent à la divinité ou à l'humanité; aussi saint Bernard l'appelle la Mère des croyants.

Mais à la foi de Marie vint se joindre une expérience de certains effets, qui transforma cette foi en une évidence naturelle: ainsi, du mystère de l'Incarnation, elle eut une connaissance qui dépasse la simple lumière de la foi, disent saint Antoine et le B. Albert le Grand. Cette évidence ne diminuait pas le mérite de sa foi; elle en était l'épanouissement, la récompense: elle la supposait comme la fleur sa racine; de plus, cette évidence est d'un ordre inférieur à la foi, et la certitude qu'elle fonde n'est pas aussi solide que la certitude de la foi; aussi n'exclut-elle pas nécessairement l'acte de foi surnaturelle. Marie reçut encore une connaissance surnaturelle infuse, par laquelle elle voyait les objets de la foi, les mystères de la religion, à la manière des Anges, sans fantômes imaginaires.

C'est ce qui explique comment la Vierge put ne jamais cesser un instant de méditer les choses divines, sans que cela la fatiguât le moins du monde, la lassitude du corps ne venant que de la coopération qu'il apporte aux opérations intellectuelles en fournissant la matière des idées. Suarez dit que cette science de Marie fut, non pas simplement une science telle quelle, mais une science théologique au moyen de laquelle elle connut très distinctement les mystères de la foi en eux-mêmes, avec les vérités et les conclusions qui en découlent. Cette science fut donnée à Marie selon que les circonstances le requéraient: ainsi, à la Pentecôte, elle reçut une connaissance plus distincte et plus détaillée de tout ce qui regardait l'Eglise, comme les sacrements, la conversion des Gentils, les besoins des fidèles, et tout ce qui pouvait être nécessaire à sa charge d'éducatrice des Apôtres. Cette science fut en Marie à l'état d'habitude; elle adhérait à son âme et illuminait constamment son intelligence. Telle est la doctrine de Suarez sur la science de la sainte Vierge.

Quant à l'Eucharistie en particulier, quelle fut la profondeur de sa science ? Ce mystère, qui est un abîme où se perd celui qui veut le sonder avec une raison insoumise, est pour la foi humble et sincère l'objet le plus attrayant, le plus vaste de la foi, car en lui sont tous les mystères du temps et de l'éternité. Or, Marie pouvait-elle voir, des yeux du corps, Jésus présent au Sacrement? Pouvait-elle comprendre, des yeux de l'âme, les secrets de sa présence, les mystères qu'elle renferme?

Pour le premier point, saint Bonaventure, Scot, Alexandre de Halés, et peut-être aussi saint Thomas, pensent que, par un miracle de la toute-puissance, les yeux corporels peuvent être élevés à voir Jésus tel qu'il est sous les espèces sacramentelles. Alexandre de Halés dit de plus, formellement, « qu'il a été donné à Marie, par un privilège spécial, de voir de ses yeux le corps de son Fils tel qu'il existe au Saint-Sacrement. » Nous croyons bien, en effet, que, si c'est possible, Notre-Seigneur n'a pas refusé cette faveur à sa Mère, et qu'il lui devait cette marque particulière d'amour à cause du dévouement maternel qu’elle lui avait toujours témoigné.

Quant à la connaissance intellectuelle, c'est-à-dire à la claire intelligence du mystère eucharistique, Marie la reçut sans doute, dit Suarez; d'abord lorsqu'elle voyait les mystères dans la lumière du Verbe, ce qui lui fut accordé plusieurs fois pendant sa vie; car, alors, elle comprenait dans la lumière de Dieu lui-même et comme les bienheureux. Ensuite, Marie a certainement dans la gloire, et rien ne parait s'opposer à ce qu'elle eût sur la terre, une science infuse de la manière d'être de Jésus au Sacrement, du mode d'existence des saintes espèces, et du lien, s'il y en a un, qui existe entre les accidents et le corps de Jésus-Christ: c'est là, dit Suarez, la science vraiment parfaite. Si la science des bienheureux est la source de leur béatitude, quel océan de félicité n'inondait pas l'âme de Marie, contemplant à découvert ce Sacrement adorable où Dieu a concentré toutes ses merveilles les plus admirables: non, il n'a été donné qu'à elle de connaître ainsi, parce que, seule, elle aima plus que toutes les créatures !

Voilà le fondement de la contemplation de Marie: on comprend qu'elle prolongeât ses adorations: une vie tout entière peut-elle suffire à étudier l'Eucharistie ? Et les veilles de Marie se passaient dans des délices enivrantes, son regard intérieur allait de beautés en beautés: si les bienheureux ne se fatiguent pas de contempler toujours le même Dieu, parce qu'il se révèle à eux toujours ancien et toujours nouveau, ah! Marie pouvait-elle se lasser de contempler Jésus-Eucharistie, la merveille des merveilles de Dieu: Maximum miraculorum ? (St Thomas d’Aquin)

Nous laissons aux âmes de prière de pénétrer dans le secret de l'adoration de Marie; la vraie adoration eucharistique doit reproduire celle que Jésus offre sans cesse à son Père au Sacrement: si Marie fut, en toute sa vie et en toutes ses actions, la parfaite copie de son Fils, son adoration se modela sur celle de Jésus, et Dieu fut bien glorifié de ce sacrifice d'agréable odeur qui montait vers lui du Cénacle, où Jésus-Eucharistie et Marie l'adoraient d'une seule et même âme!

Et maintenant, pieux lecteurs, nous nous arrêtons. Dans ces quelques pages, nous avons essayé de vous indiquer les raisons qui fondent la dévotion envers Notre-Dame du très Saint-Sacrement et doivent nous permettre d'invoquer Marie sous ce titre: Marie Mère du Sauveur, qui vit en l'Eucharistie; Marie, souveraine dispensatrice de ce Sacrement et des grâces qu'il renferme; Marie, pratiquant la première les devoirs de la vie eucharistique, et nous enseignant, par son exemple, à bien assister au saint Sacrifice, à bien communier et à visiter souvent et pieusement le Très Saint-Sacrement. Marie, pour le définir en un mot, donnant l'Eucharistie au monde et ramenant le monde à l'Eucharistie, c'est Notre Dame du Très Saint-Sacrement.

Nous sommes loin d’avoir épuisé ce sujet: Travaillez, creusez dans la prière cette mine féconde des rapports lie la Vierge avec l'Eucharistie; que si le bonheur de découvrir les grandeurs de votre Mère ne suffisait pas à vous porter à l'étude de Notre-Dame du très Saint-Sacrement, rappelez-vous que « ceux qui cherchent à connaître Marie y gagnent la vie éternelle. »

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