Extrait sur les premières formes de réserves eucharistique
Extraits du chapitre 9 du Traité théologique sur Notre-Dame-du-Saint-Sacrement (La Divine Eucharistie, Saint Pierre-Julien Eymard, XIXème siècle)
La piété des premiers fidèles leur avait inspiré d'orner magnifiquement et d'enrichir de décorations splendides les lieux qu'ils avaient consacrés au culte de l'Eucharistie : ces ornements étaient tous à l'intérieur, l'Eglise ne jouissant pas encore de la liberté de construire des édifices religieux en public. Le païen Lucien, au Ier siècle, se moquait de leur générosité : « J'ai traversé, disait-il, des portes de fer et des parvis d'airain; après avoir gravi plusieurs escaliers, je suis arrivé dans une salle dont le plafond est d'or, tel que fut le palais de Ménélas, au dire d'Homère; j'admirais, stupéfait, toutes ces merveilles, et en même temps je voyais des hommes prier le front prosterné dans la poussière. » (In Philopatre, cité par Bona)Mais pourquoi cette pompe, sinon parce que le Seigneur Dieu habitait en personne ces temples consacrés en son honneur ! « Nous appelons nos églises Dominicum, c'est-à-dire le palais du Seigneur, disait saint Cyprien, parce que le Seigneur, dans la Majesté voilée du Sacrement, y demeure sans cesse présent. » « Si, dit Bona, il était permis aux chrétiens des premiers jours d'emporter et de conserver l'Eucharistie chez eux, de lavoir avec eux en voyage, il est bien plus à croire qu'elle demeurait perpétuellement dans les églises, afin, au moins, qu'on pût la trouver pour la donner aux moribonds. »
Suarez précise : « Cette vérité se prouve ensuite par la croyance et la pratique constante de l'Eglise; car cétait, dans l'Eglise, une coutume perpétuelle de garder dans les temples une hostie consacrée pour la consolation des fidèles, et pour leur donner le moyen d'honorer et d'adorer Dieu qui y est présent; ensuite, pour secourir les malades, afin qu'ils ne mourussent pas privés du saint Viatique ! » Ce théologien appuie son sentiment de plusieurs autorités, entre autres de ce canon des Constitutions apostoliques, lesquelles furent recueillies par saint Clément, disciple de saint Pierre: « C'est l'un des principaux offices des clercs de recueillir, après que tous ont communié, les particules du corps du Seigneur, qui restent, et de les garder religieusement. » Au livre VIIè, ch XX, du même recueil, on lit cet autre décret: « Après que tous ont communié, les diacres prennent les saintes particules qui restent encore et les portent dans le pastophore. »
Qu'est-ce que ce pastophore? « C'était, répond Bona, comme une armoire sacrée ou une sacristie dans laquelle on conservait perpétuellement l'Eucharistie et les vases du sacrifice. Saint Clément avait ordonné que l'on construisit un pastophore à l'orient, à côté de chaque église. » (Const Ap, 1, II, ch LVII)
L'Ecriture sainte a employé ce mot de pastophorium. Il est écrit au livre 1er d'Esdras, X, 6, que le grand prêtre ayant quitté le parvis du temple, se retira dans le pastophore de Jonas, fils d'Eliasib : « Il entra dans la chambre de Jonas, fils dEliasib ».
C'était la chambre qu'habitait le préposé à la garde du temple, dit Bellarmin, et il applique ce mot au saint ciboire: « Les Apôtres nommèrent pastophore le vase consacré à garder perpétuellement l'Eucharistie, parce que le vrai préposé au temple, Jésus-Christ, y habite réellement sous les espèces du Sacrement. » (Controv, 1, IV, ch IV)
Suarez dit aussi: « Pastophore signifie chambre de l'époux, thalamus sponsi; ce nom convenait bien à nos Tabernacles, où Jésus-Christ a toujours voulu habiter avec l'Eglise, son Epouse, non pas seulement en figure, comme dans la Synagogue, ni dévoilé, comme au ciel, mais d'une manière cachée, quoique très réelle, au Saint-Sacrement; dans ces premiers temps surtout, où la persécution sévissait, il convenait que Jésus demeurât, sans interruption, pour consoler et défendre sa chère épouse si cruellement affligée. » (De Euch, d XLVI, sect 8)
Ces églises étaient non seulement le rendez-vous des fidèles pour la prière commune et publique, mais tous ceux qui avaient besoin de consolation et de force y allaient prier, quand ils le voulaient, dans le recueillement et la solitude. « Les églises, dit avec beaucoup de raison Bellarmin, sont instituées autant pour la prière privée que pour la prière solennelle; d'abord, il en fut ainsi dans l'ancienne loi: « Ma maison est une maison de prière »; et les Actes des Apôtres nous montrent saint Pierre et saint Jean montant au temple, pour prier, dans le milieu du jour; ensuite, la prière faite dans un temple a plus de prix, devant Dieu, que celle que l'on fait chez soi. »
Les Anoméens disaient: « Nous pouvons bien prier chez nous; nous n'avons que faire d'aller au temple. » Saint Jean Chrysostome leur répondit: « Vous êtes dans une grande erreur; car, bien que vous puissiez, il est vrai, prier dans votre demeure, cependant vous ne le ferez pas aussi bien que dans l'église » (Hom XXX) « La raison en est, ajoute Bellarmin, que dans nos temples, outre la présence de Dieu, commune à tous les lieux, il y a de plus, pour l'ordinaire, la présence corporelle du médiateur Jésus-Christ dans le Saint-Sacrement, laquelle est bien faite pour augmenter la foi et la confiance de celui qui prie, et redoubler son respect et sa crainte salutaire. » (Bellarmin, 1. IV, c IV, p 521)
Et maintenant, ne pouvons-nous pas poser cette conclusion: Dès les premiers jours du christianisme, et du vivant de Marie, il y avait des églises établies, pour la plupart, dans des maisons privées, surtout dans celles des nouveaux convertis, qui, comme Pudens à Rome, ou Laeta à Ephèse, recevaient chez eux les Apôtres et leur offraient une généreuse hospitalité : dans ces oratoires, on gardait perpétuellement l'Eucharistie pour la consolation des fidèles et le soulagement des malades ! Donc, Marie, qui accompagna toujours saint Jean, qui habita la même maison que cet apôtre, a eu à sa disposition un oratoire enrichi de la présence de son très cher Fils, et, comme nous, elle a pu le visiter, l'adorer; elle est notre modèle et notre Mère en ce service d'amour de l'adoration eucharistique.