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Chapitre 6 : Le grand message de l'Amour

(ce chapitre est tiré du livre "Voici ce Coeur qui nous a tant aimé" d'Edouard Glotin, s.j.)

De 1688 à la fin du siècle, six jésuites s'employèrent à décoder le message reçu par sainte Marguerite-Marie. Qu'ils l'aient ou non reçue de la bouche de la sainte, leur interprétation se révèle étonnamment convergente. Dès 1696, six ans à peine après la mort de la grande visitandine, Joseph de Galliffet, l'un des jeunes jésuites que Claude La Colombière avait dirigés à Lyon, la résumait déjà avec grande clarté de la manière suivante. La dévotion proposée considère le Coeur de Jésus en tant qu'il est : 1° embrasé d'amour pour les hommes et : 2° offensé par leur ingratitude. Cette double considération doit nous mouvoir: 1° à rendre amour pour amour à l'amour du Coeur de Jésus et : 2° à lui offrir une compensation pour l'offense qui lui est faite.

Grâce aux autres jésuites mentionnés et surtout avec l'aide des écrits de la voyante elle-même, qui nous sont plus complètement accessibles aujourd'hui, il est aisé de contrôler que tel était bien le sens du message qu'elle a transmis à l'Église.

Première vision: le Coeur

Lorsqu'un jour de la Saint-Jean, Marguerite-Marie avait, comme Gertrude, reposé sur le Coeur de Jésus, ce coeur lui était bien apparu à la fois comme embrasé d'amour pour chacun d'entre nous et comme offensé par notre ingratitude. Dans ce moment d'extase où elle s'abandonnait à la force de son amour, Jésus lui avait dit ces mots qui sonnent comme une véritable déclaration d'amour de Dieu à l'humanité et à chacun d'entre nous : «Mon coeur est passionné d'amour pour les hommes et pour toi en particulier. » Or tout est Feu dans cette première vision; tout est flammes d'un amour impatient de se communiquer. Jésus demande à la voyante son coeur et le met dans le sien où il s'engloutit comme un «petit atome» au sein d'une «ardente fournaise». Puis il le lui rend comme une «flamme ardente» pour lui servir désormais de coeur, ce dont elle gardera une douleur au côté qui la faisait « brûler toute vive».

Mais à ce récit de son Autobiographie il faut joindre ceux qu'elle fera plus tard à Jean Croiset, -le jeune étudiant jésuite qui, à son instigation, s'employait à traduire par écrit le message qu'elle avait reçu quelque quinze ans plus tôt. Au milieu des flammes que le Coeur de Jésus jetait «de toute part», la sainte, plongée dans l'adoration, avait été toute saisie de le découvrir tout à coup environné d'épines et surmonté d'une croix; mais une lumière surnaturelle lui avait découvert en même temps l'intelligence de cette constellation symbolique: selon l'explication que François Froment, préfet du collège jésuite de Paray, tiendra vraisemblablement des lèvres de la sainte, «la Croix paraît comme entée dans ce Sacré Coeur, parce que le Fils de Dieu a porté sa Croix et toute l'amertume de sa Passion dans son Coeur dès le premier moment de son Incarnation». Et Marguerite-Marie de préciser que cette «amertume» était faite de toutes «les humiliations, pauvreté, douleurs et mépris» que Jésus devait subir dans sa vie. Son Coeur, embrasé d'amour pour nous, était donc bien aussi un coeur qui conservait la blessure du mépris dans lequel nous l'avons tenu.

Pourquoi Jésus manifestait-il ainsi son Coeur aux hommes? Parce que, les voyant si pauvres d'amour, il voulait les enrichir des « trésors du Coeur de Dieu, lequel il fallait honorer sous la figure de ce coeur de chair». Cette image du Coeur de Jésus, bientôt accueillie dans les églises les plus reculées du monde, deviendra, au fil des ans, le trésor le plus précieux des pauvres. Et, si l'on a osé insérer le picpucien péruvien Mateo Crawley-Boevey parmi les saints canonisés de la fresque de la Visitation, c'est pour rappeler qu'il sut, en Amérique latine et jusque chez nous, introduire massivement cette icône du Coeur jusque dans les maisons pour qu'elle y reçoive l'hommage des familles.

Cependant l'adoration de ce Coeur ne peut faire l'économie des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. La première attitude à laquelle conduit cette adoration, c'est en effet l'humble accueil de l'Amour qui veut se donner. Nous sommes invités à puiser à la «source intarissable» de ce divin Coeur «la miséricorde pour [nous] pécheurs, sur lesquels découle l'esprit de contrition et de pénitence», nous préparant par une franche confession à recevoir le Corps du Christ.

Mais quiconque veut aller plus loin dans la contemplation de «ce coeur de chair» ne doit jamais oublier que c'est du sein de la présence eucharistique qu'il s'est ouvert pour la première fois à Marguerite Marie. Ce jour-là, l'Esprit la saisit tout entière dans l'adoration et, lorsqu'elle sortit de ce ravissement, elle ne trouva d'autre expression de son saisissement que de se prosterner en terre avec le cri qu'avait poussé Thomas, lorsqu'il mit sa main dans le côté du Ressuscité: «Mon Seigneur et mon Dieu!» (Mt 20, 28). L'aménagement, à proximité de la chapelle des Apparitions, d'un lieu réservé à l'exposition permanente de l'Eucharistie s'inscrit dans cette logique de la première révélation - et plus encore dans la continuité immédiate de la seconde apparition, puisque celle-ci va se produire un jour que le Saint-Sacrement était exposé.

Seconde vision: consoler Jésus

C'est un premier vendredi du mois. Selon que le décrit la fresque de la Visitation, la voyante contemple le corps entier de Jésus, tel qu'il est mystérieusement présent dans l'Eucharistie, «avec ses cinq plaies brillantes comme cinq soleils» et son regard est immédiatement fasciné par ce qui formait le centre de cette composition: la poitrine du Ressuscité, «qui ressemblait, dit-elle, [à] une fournaise». Puis c'est l'ouverture de cet écrin de feu: elle discerne aussitôt le Coeur même de Jésus comme étant «la vive source de ces flammes». Le Rédempteur se plaint alors de l'ingratitude avec laquelle les hommes méconnaissent «l'excès» de l'amour qu'il leur a jadis témoigné comme aussi bien ses «empressements» d'aujourd'hui à leur faire du bien. Et, s'adressant à la jeune religieuse: «Du moins, lui dit-il, donne-moi ce plaisir de suppléer à leurs ingratitudes autant que tu pourras en être capable. » Consciente de son incapacité à s'acquitter d'une telle « suppléance », elle reçoit, à cet instant, de ce Coeur même de Jésus une flamme, ardente à en mourir symbole de l'Esprit qui, seul, peut opérer en elle le « retour d'amour» désiré.

Outre la communion fréquente - notamment celle des premiers vendredis du mois, dont la coutume populaire pourra se réclamer de cette apparition -, Jésus lui prescrit alors ce qui constituera pour elle, comme ce l'avait été un temps pour Thérèse d'Avila, son sujet d'oraison privilégié: « Toutes les nuits du jeudi au vendredi, je te ferai participer à cette mortelle tristesse que j'ai bien voulu sentir au jardin des Olives, et laquelle tristesse te réduira, sans que tu la puisses comprendre, à une espèce d'agonie plus rude à supporter que la mort. Et, pour m'accompagner dans cette humble prière que je présentais alors à mon Père parmi toutes mes angoisses, tu te lèveras entre onze heures et minuit, pour te prosterner pendant une heure avec moi, la face contre terre, tant pour apaiser la divine colère, en demandant miséricorde pour les pécheurs, que pour adoucir en quelque façon l'amertume que je sentais de l'abandon de mes apôtres, qui m'obligea à leur reprocher qu'ils n'avaient pu veiller une heure avec moi.»

Ce que l'on nomme depuis plus de cent cinquante ans l'Heure sainte, ce n'est donc pas une quelconque adoration du Corps du Christ, mais plutôt, en présence ou non du Saint-Sacrement, «un exercice d'oraison mentale ou de prières vocales qui a pour objet l'agonie de Notre-Seigneur au jardin des Oliviers en vue [...] de demander miséricorde pour les pécheurs et de consoler le Sauveur pendant une heure».

Intercéder auprès du Père en se tenant aux côtés du Fils de Dieu dans sa Passion, beaucoup l'avaient fait avant Marguerite-Marie. Par contre, que nous puissions, au travers de notre contemplation, lui apporter un véritable réconfort dans sa détresse, c'est une idée que l'on voit certes poindre, par exemple, chez un Nicolas de Flue à la fin du XVè siècle et, avec quelque hésitation, chez une Thérèse d'Avila, mais qui ne s'est affirmée véritablement qu'avec la révélation de Paray. Sans doute Claude La Colombière reflétait-il la confidence que Marguerite-Marie lui en avait faite, lorsqu'il demandait à ses auditeurs londoniens, durant le Carnaval ou le Carême, de «consoler» Jésus, et, pour ce faire, de ne pas omettre le soulagement des pauvres et des affligés. À mesure que le Coeur de Jésus sera mieux connu, ce besoin de le consoler se fera plus pressant et, sur la fin du siècle dernier, une Thérèse de l'Enfant Jésus n'aura pour ainsi dire qu'une passion: désaltérer, par la délicatesse de son amour, la soif de ce «divin mendiant d'amour» qu'était pour elle son Jésus bien-aimés. Comme l'expliquera finalement le pape Pie XI en 1928, à Gethsémani, au travers d'« un ange qui le réconfortait» (Lc 22, 44), Jésus, dans sa prescience divine, a vu à l'avance nos efforts futurs pour le consoler et sa solitude, ce soir-là, y a puisé un réel réconfort.

Troisième vision: la Fête

Par cette contemplation de son agonie, le Seigneur préparait chaque vendredi l'âme de la petite visitandine à l'accomplissement d'un plus grand dessein qu’il allait lui révéler en juin 1675. Ce jour-là, le Saint-Sacrement sera exposé, selon la coutume en vigueur durant l'octave du Corps du Christ. Fortement investie par l'amour de Jésus, Marguerite-Marie en est à se demander comment « lui rendre amour pour amour», quand celui-ci lui offre soudain le moyen surabondant de payer sa dette de reconnaissance et, s'adressant à la jeune femme comme s'il s'adressait à l'Église en personne, lui demande l'instauration d'une fête particulière pour honorer son Coeur et lui faire, à cette occasion, une solennelle « amende honorable».

Amende honorable de l'Église
(indiquée par Pie XI pour la fête du Coeur de Jésus)

TRES DOUX JÉSUS, Tu as répandu sur l'humanité les dons de ton amour, mais son ingratitude n'y répond que par l'oubli. Prosternés devant ton autel, nous voici animés du désir de réparer, par un hommage spécial les blessures que reçoit ton Coeur très aimant. Nous implorons d'abord pour nous-mêmes ta miséricorde. Mais, décidés à réparer nos propres fautes, nous y sommes prêts aussi pour ceux qui s'obstinent dans leur incroyance ou qui renient les promesses de leur baptême. Nous voudrions expier pour tant de fautes qui te désolent : l'immoralité et l'indécence, la corruption des innocents, les blasphèmes et le non-respect du dimanche, les attaques contre le pape ou les pasteurs de ton Eglise, la désinvolture à l'égard du Sacrement de ton amour et le péché collectif des nations chrétiennes. Pour réparation, nous te présentons celle que tu as offerte toi-même au Père sur la croix et dont tu renouvelles chaque jour l'offrande sur l'autel ; nous te la présentons accompagnée de celles de Marie et des saints.

Nous te promettons, avec le secours de ta grâce, de réparer l'indifférence à l'égard de ton Amour par la fermeté de notre foi et la pureté d'une vie docile à l'évangile et au commandement de l'amour. AMEN!

L’institution de cette fête était le fruit d'une longue histoire. Elle s'inscrivait d'abord dans le prolongement de la Fête du Corps du Christ, puisque le Seigneur la fixait expressément au premier vendredi qui suivait l'octave de celle-ci. Au cours du XIIIème siècle, dans des circonstances analogues, une moniale liégeoise, sainte Julienne du Mont-Cornillon (1258), avait reçu la mission de promouvoir cette « Fête-Dieu» dans une perspective déjà en quelque façon réparatrice, puisqu'elle visait à réaffirmer la foi en la présence eucharistique face à l'hérésie cathare qui la menaçait. Puis, sur la fin du Moyen Âge, avec la fête des Cinq Plaies du Christ et surtout celle de la Sainte Lance, le regard de l'Église sur le corps de son Seigneur s'était mis peu à peu à converger vers son coeur. Mais c'est seulement dans la seconde moitié du XVIIème siècle qu'un prédicateur populaire devait avoir l'idée d'une fête liturgique exclusivement consacrée au culte de ce Coeur, venant pour ainsi dire au-devant de la demande que le Seigneur allait formuler à Marguerite-Marie.

En disciple de l'oratorien Bérulle, saint Jean Eudes (1680) avait eu d'abord l'initiative d'une fête mariale dans laquelle il proposait au peuple chrétien d'honorer la source des états intérieurs de la Mère de Dieu. Célébrée pour la première fois à Autun le 8 février 1648, cette fête eudiste du Coeur de Marie est peut-être celle que connaissait le monastère de Marguerite-Marie, - encore qu'en l'occurrence il s'agisse plus vraisemblablement d'une célébration privée de simple dévotion due à Paul de Barry, qui avait été le premier supérieur jésuite de Paray-le-Monial. Attentif à l'unité de ce qu'il appelait «le coeur de Jésus et Marie », Eudes ne sentit que tardivement la convenance d'une fête séparée en l'honneur du Coeur même de Jésus; et c'est seulement en 1668 qu'il en soumit à l'approbation épiscopale la messe et l'office, qui seront célébrés pour la première fois dans sa Normandie natale le 20 octobre 1672, soit quelques mois à peine avant l'événement de Paray.

Toujours d'usage aujourd'hui dans la famille eudiste, ce sont des textes de feu, riches de toute la symbolique biblique du coeur. « Quelle est la fin et l'intention pour laquelle le Roi des coeurs nous a donné cette fête de son aimable Coeur? », écrira bientôt le saint, qui n'avait pas agi sans une inspiration divine. C'est, répond-il, afin que nous lui rendions les devoirs d'adoration, de louange, de réparation et, pour tout dire, d'amour que nous lui devons. Et, s'inscrivant dans tout un courant de son siècle, il concluait qu'une telle fête nous offrait désormais l'occasion de « l’aimer au nom de tous ceux qui ne l'aiment point».

C'est cette dernière note que va accentuer le message surnaturel de Paray-le-Monial. Jésus y venait lui-même se plaindre aux siens de l'ingratitude dont ils payaient l'effort de son Coeur, qui, pour eux, était allé «jusqu'au bout de l'amour» (Jn 13, 1); et il dénonçait plus particulièrement certains « sacrilèges» contre l'Eucharistie, dont ni l'opinion ni la voyante n'avaient eu encore connaissance. Réclamant une communion réparatrice, que Claude La Colombière allait inviter ses dirigées à faire au jour indiqué à Marguerite-Marie, le Sauveur se plaignait aussi des « froideurs» de ce siècle janséniste et, d'une façon plus générale, des «irrévérences» et des « mépris» commis en permanence contre ce «Sacrement d'amour». Et, comme il s'adressait à une religieuse, il lui soulignait que les fautes des «coeurs consacrés» l'atteignaient particulièrement au coeur, puisqu'ils étaient son «peuple choisi».

«Mon peuple, que t'ai-je fait? Réponds-moi! » (Mi 6, 3) : fixée à un vendredi, la fête réclamée par le Seigneur se situait dans le droit fil de cet Impropère que chante la liturgie du Vendredi Saint. Elle mit néanmoins du temps à s'imposer. Bien qu'un certain nombre de diocèses, notamment de France et de Pologne, l'ait assez rapidement adoptée, l'on devra attendre 1765 pour en obtenir une première approbation romaine; et ce n'est qu'en 1856 que, sur requête unanime de l'épiscopat français, elle sera étendue par Pie IX à l'Eglise latine tout entière. Encore sera-ce seulement en 1928 que Pie XI, aidé du bénédictin Dom Quentin, mettra pleinement en évidence la juste «réparation d'honneur» que nous prétendons lui rendre ce jour-là par l'« hommage de notre piété». Son encyclique Miserentissimus Redemptor prescrivait en effet qu'à cette occasion l'on récitât désormais dans toutes les églises du monde entier une formule d'« amende honorable» où, conformément à la demande du Rédempteur, le peuple serait invité à s'humilier pour les fautes commises contre l'Amour d'un bout à l'aurore de l'univers chrétien. «Au Seigneur notre Dieu, la justice, mais pour nous aujourd'hui la honte au visage» (Ba 1, 15) : rien n'interdirait aujourd'hui que, face à la vague d'immoralité et d'incroyance dont nous sommes tous plus ou moins tacitement complices, les communautés chrétiennes ne reprennent, dans ce style plus résolument biblique, l'initiative de l'amende honorable, comme Mère Teresa elle-même les y invite.

L’engagement de Mère Teresa

O COEUR DE JÉSUS, Humblement prosternés devant toi, nous venons renouveler notre consécration, avec la résolution de réparer, par un plus grand amour et une plus grande fidélité, toutes les blessures que le monde te cause. Nous prenons l'engagement que voici : Plus tes mystères sont blasphémés, plus nous croirons en toi,
O COEUR SACRÉ DE JÉSUS! Plus l'incroyance menace notre espérance d'éternité, plus nous mettrons notre confiance dans ton Coeur, UNIQUE ESPOIR DES HOMMES !
Plus il y a de coeurs qui résistent à ton Amour, plus nous t'aimerons, O COEUR DE JÉSUS INFINIMENT AIMABLE !
Plus ta divinité est attaquée, plus nous l'adorerons, O COEUR DIVN DE JÉSUS!
Plus tes sacrements sont délaissés, plus nous les fréquenterons avec amour et respect, O COEUR MISÉRICORDIEUX DE JÉSUS !
Plus l'orgueil et la sensualité ruinent le sens du devoir et du sacrifice, plus nous nous efforcerons de nous maîtriser, O COEUR DE JÉSUS !
Plus la sainteté du mariage est contredite, plus nous serons vrais et fidèles en amour, O COEUR SACRÉ DE JÉSUS !
Plus le démon s'acharne contre la prière et la chasteté des consacrés, plus nous essaierons de nous garder purs, O COEUR SACRÉ DE JÉSUS!
Plus il y a de mères qui détruisent par l'avortement la présence en elles de l'image de Dieu, plus nous essaierons de sauver de ces enfants à naître, O COEUR SACRÉ DE JÉSUS ! O COEUR SACRÉ, fais-nous la grâce de devenir tes apôtres au coeur du monde et ta couronne pour l'éternité. AMEN !

Pour cette fête du Coeur de Jésus, le pèlerin de Paray peut en tout cas aujourd'hui s'agréger aux trois jours de solennité célébrés sur les lieux mêmes des apparitions. La journée du samedi est actuellement plus spécialement consacrée aux malades, objets d'une tendresse particulière de Jésus; et un programme spécial est offert aux jeunes.

1684 : la consécration

La première série des grandes apparitions est suivie, jusqu'à la vision de 1688, d'une période où les précisions croissantes sur le «grand dessein» sont communiquées à la voyante sous forme de messages plus auditifs, semble-t-il, que visuels. Comme destinées à la mémorisation du peuple chrétien, ce sont en particulier des «promesses privées» par lesquelles le Seigneur veut inciter les coeurs à lui donner une réponse; et ces promesses portent notamment sur l'engagement privilégié que représente la «consécration au Coeur de Jésus». Au sens où l'emploie la spiritualité moderne, la notion de consécration s'était imposée à l'attention vers le début du siècle, grâce sans doute d'abord à l'école salésienne, puis à la bérullienne.

Consacré à Jésus dans le sein maternel, François de Sales proposait dès 1608 aux laïcs qui voulaient reprendre au sérieux leur baptême une « résolution et consécration» à l'amour de Dieu par laquelle ils dédieraient et consacreraient à celui-ci, entre les mains de leur père spirituel, leur esprit, leur âme, leur coeur et leur corps. Quant au cardinal Pierre de Bérulle (1629), il fut l'adorateur du Oui sans réserve que le Christ prononce « en entrant dans le monde» (He 10, 5); et son disciple Jean Eudes préconisait que nous inaugurions par une offrande à Dieu chacun de nos commencements - du jour, du mois, de l'année et surtout, rétrospectivement, de notre vie même -, lui abandonnant par ce geste toute propriété sur nous-mêmes.

Dans les années 1630, on apprenait ainsi à « dédier» au Créateur les racines même de son être et de son agir. Ce n'est donc pas un hasard si l'une des premières grandes vagues de consécrations va débuter dans la nuit du 24 au 25 mars 1636, à minuit: en cette fête de l'Annonciation du Seigneur, à l'heure supposée du Oui de Marie et de Jésus, la jeune Marguerite du Saint-Sacrement (1619-1648) et huit de ses compagnes « se consacreront et se dédieront au Verbe Éternel, s'offrant à lui en ce premier moment qu'il s'est incarné pour lui appartenir [...] à jamais».

Ces carmélites de Beaune, en Bourgogne, se consacraient ainsi à la divine personne du Verbe fait chair, devenu par son Incarnation l'enfant auquel nous pouvons tous nous identifier. Mais il n’y avait pas que l'humanité du « Petit Roi de grâce» qui pouvait servir de médiatrice à la dédicace que nous voulons faire de nous-mêmes à Dieu. Deux ans plus tard, à Abbeville, le jour de l'Assomption, Louis XIII célébrera solennellement la consécration à Marie de sa personne, son État, sa couronne et tous ses sujets, obligés que nous nous sommes crus, déclarait-il, de nous consacrer au Fils de Dieu « par sa Mère élevée jusqu'à lui 21 ». Et, au milieu du siècle, le jésuite toulousain Jean-Pierre Médaille (1669), par exemple, proposera à des religieuses actives de se consacrer aux trois Personnes divines au travers d'une triple consécration à cette « trinité terrestre» que constitue la sainte famille de Jésus, Marie et Joseph. En ce Grand Siècle, où le « coeur» envahissait la littérature et l'imagerie, tout était mûr pour que quelqu'un prît l'initiative d'une consécration au divin Coeur du Fils de Dieu par la médiation de son Coeur humain; et c'est derechef de Bourgogne que va partir l'élan par l'influence conjuguée de Marguerite-Marie et Claude La Colombière.

La notion de consécration n’apparaît pas dans la correspondance de Marguerite-Marie avant août 1684. Quelle fut sur ce point, dans ces années 1684-1685, l'influence posthume de Claude La Colombière? La sainte eut connaissance de sa consécration au Coeur de Jésus au plus tard dans l'été 1685, lorsqu'on fit lecture au réfectoire de sa Retraite de Londres. Est-ce l'exemple de l'homme tant admiré qui la décida? C'est en tout cas le 20 juillet de cette même année 1685 qu'on la voit, devant la première image du Sacré-Coeur, « se consacrer à ce divin Coeur» entourée de ses novices. Nous possédons l'autographe de ce qui paraît être le texte collectif qu'elle utilisa ce jour-là avant d'inviter ensuite chacune à rédiger sa consécration personnalisée selon l'inspiration divine. Mais la formule de saint Claude remontant, elle, à l'année 1677, il est permis de considérer celle-ci comme le germe de toutes les futures consécrations au Coeur de Jésus - et aussi d'ailleurs, grâce aux jésuites, comme la plus rapidement et la plus largement répercutée.

Au Coeur Sacré de Jésus-Christ
Offrande

Il ne trouve dans le coeur des hommes que dureté, qu'oubli, que mépris, qu'ingratitude: IL AIME ET IL N'EST POINT AIMÉ, et on ne connaît pas même son amour, parce qu'on ne daigne pas recevoir les dons par où il voudrait le témoigner, ni écouter les tendres et secrètes déclarations qu'il en voudrait faire à notre coeur. Pour réparation de tant d'outrages et de si cruelles ingratitudes, O TRÈS ADORABLE ET TRES AIMABLE COEUR DE MON AIMABLE JÉSUS, et pour éviter autant qu'il est en mon pouvoir de tomber dans un semblable malheur, je vous offre mon coeur, avec tous les mouvements dont il est capable, je me donne tout entier à vous; et, dès cette heure, je proteste très sincèrement, ce me semble, que je désire m'oublier moi-même et tout ce qui peut avoir du rapport avec moi, pour lever l'obstacle qui pourrait m'empêcher l'entrée de ce divin Coeur, que vous avez la bonté de m'ouvrir, et où je souhaite entrer pour y vivre et mourir avec vos plus fidèles serviteurs, tout pénétré et embrasé de votre amour. SACRÉ COEUR DE JÉSUS, apprenez-moi le parfait oubli de moi-même, puisque c'est la seule voie, par ou l’on peut entrer en vous.

Puisque tout ce que je ferai à l'avenir sera à vous, faites en sorte que je ne fusse rien qui ne soit digne de vous. Enseignez-moi ce que je dois faire pour parvenir à la pureté de votre amour, duquel vous m'avez inspiré le désir. Je sens en moi une grande volonté de vous plaire et une grande impuissance d'en venir à bout sans une grande lumière et un secours très particulier que je ne puis attendre que de vous. Faites en moi votre volonté, SEIGNEUR; je m'y oppose, je le sens bien; mais je voudrais bien, ce me semble, ne m'y opposer pas. C'est à vous à tout faire, DIVIN COEUR DE JÉSUS-CHRIST; vous seul aurez toute la gloire de ma sanctification, si je me fais saint ; cela me paraît plus clair que le jour ; mais ce sera pour vous une grande gloire, et c'est pour cela seulement que je veux désirer la perfection. AINSI-SOIT-IL.

Saint Claude La Colombière.

Quiconque veut aujourd'hui se consacrer au Coeur de Jésus pourra donc utilement se reporter à cette Offrande au Coeur Sacré de Jésus-Christ, dont on a trouvé ci-dessus l'abrégé. Il est regrettable que l'usage actuel n'en reproduise que l'alinéa final, l'amputant ainsi de sa motivation initiale et de sa formule proprement consécratoire. Car la consécration au Coeur de Jésus se distingue ici de toute autre par le motif de rendre amour pour amour à l'amour méconnu de Jésus : «Il aime et il n'est point aimé! » s'écrie le saint. Il s'agit donc de l'aimer pour ceux qui ne l'aiment pas et cette intention réparatrice informe l'acte proprement dit de la consécration de saint Claude: «Pour réparation, je vous offre mon coeur, avec tous les mouvements dont il est capable. »

La Petite Consécration, que Marguerite-Marie dit avoir reçue des lèvres mêmes de Jésus, confirme qu'il se contente de notre volonté sincère de lui vouer un amour jaloux :
« Je N. N. me donne et consacre au sacré Coeur de Notre-Seigneur Jésus-Christ [...] pour ne plus me servir d'aucune partie de mon être que pour l'aimer, honorer et glorifier… »

Une fois déclarée, cette intention suffit à donner devant Dieu un prix supplémentaire à chacune de nos actions, pour peu que nous ne la rétractions jamais et vivions conformément à l'évangile. La sainte conseillait de poser cet acte de préférence un premier vendredi du mois, après la communion; et, comme elle le fit faire à ses novices, il peut être bon de rédiger soi-même sa donation. «Il n’y a point de plus court chemin pour arriver à la perfection, écrivait elle à son frère prêtre, ni de plus sûr moyen de salut que d'être tout consacré à ce divin Coeur, pour lui rendre tous les hommages d'amour, d'honneur et de louange dont nous sommes capables.»

« Petite consécration» au Coeur de Jésus

Je soussignée me donne et consacre AU SACRE COEUR DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST, ma personne et ma vie, mes actions, peines et souffrances, pour ne plus me servir d'aucune partie de mon être que pour l'aimer, honorer et glorifier. C'est ici ma volonté irrévocable que d'être toute à lui et faire tout pour son amour, en renonçant de tout mon coeur à tout ce qui lui pourrait déplaire. Je vous prends donc, O SACRÉ COEUR! pour l'unique objet de mon amour, le protecteur de ma vie, l'assurance de mon salut, le remède à mon inconstance, le réparateur de tous les défauts de ma vie et mon asile assuré à l'heure de ma mort. Soyez donc, O COEUR DE BONTÉ ma justification envers Dieu le Père et [protégez-moi de sa juste irritation devant le mal que j'ai commis]. O COEUR D'AMOUR! je mets toute ma confiance en vous, car je crains tout de ma faiblesse, mais j'espère tout de vos bontés. Consumez donc en moi tout ce [qui] vous peut déplaire ou résister et que votre pur amour s’imprime si avant dans mon coeur que jamais je ne vous puisse oublier, ni être séparée de vous ; je vous conjure, par toutes vos bontés, que mon nom soit écrit en vous, puisque je veux faire consister tout mon bonheur à vivre et mourir prisonnière de votre amour.

Sainte Marguerite-Marie.

Parmi les autres promesses que reçut Marguerite-Marie, la plus célèbre est celle de l'espérance ferme du salut promise à celui qui, inquiet de son sort final, aura communié «neuf premiers vendredis des mois de suite », - cette persévérance même étant un gage de l'« excessive miséricorde» du Coeur de Jésus. Mais, outre cette «Grande promesse », qui, vulgarisée au siècle dernier, a su toucher le coeur des pauvres, la Bulle de canonisation de 1920 en mentionnait également une autre adressée, cette fois, aux grands de ce monde qui accepteraient, comme l'avait fait Louis XIII, de se compromettre par un engagement public.

1689 : le message au roi

Ce dernier pan des révélations de Paray-le-Monial nous a été conservé par trois lettres au moins de Marguerite-Marie.
À l'entrée de l'été 1689, quelques jours après que le monastère eût, pour la quatrième fois, célébré la fête du Coeur de Jésus, la sainte s'ouvre à la Mère de Saumaise de « plus grands desseins» du Christ, «qui ne peuvent être exécutés que par sa toute-puissance ». Celui-ci veut maintenant que la «réparation d'honneur» dont les visitandines viennent de s'acquitter à Paray et à Dijon dans l'intimité de leurs cloîtres lui soit rendue publiquement «dans la maison des princes et des rois ». Il est en effet une réparation qui n'a encore jamais été donnée expressément au Rédempteur et que seuls ceux-ci peuvent accomplir: il leur est demandé que, conscients de 1'« anéantissement» qui fut jadis le sien devant Pilate et Hérode, ils lui offrent aujourd'hui la compensation de leurs hommages. À quoi bon l'obstination superbe du Roi-Soleil à vouloir que la terre entière, tout comme l'architecture de son palais, gravite autour de sa chambre royale de Versailles ? Après la longue stérilité de la reine sa mère, Louis XIV a dû sa «naissance temporelle» en 1638 à la vague de consécrations qui, partie du Carmel de Beaune, avait déferlé sur Paris et les provinces de France: le temps est venu qu'il prenne l'initiative d'une «consécration qu'il fera de lui-même à mon Coeur adorable», dont l'emblème devra, à dater de cet acte, «être peint dans ses étendards et gravé» dans son blason! Sous l'influence de Madame de Maintenon, le fils longtemps dévoyé de la pieuse Anne d'Autriche était en pleine renaissance spirituelle.: qu'il témoigne donc maintenant, à la face des autres monarques, que, roi de la fille aînée de l'Église, il est comme le «fils aîné de mon sacré Coeur» ; et il mettra ainsi à l'abri son salut éternel et, de surcroît, son trône menacé par les ennemis du dehors « en ce temps de calamité et de désolation» !

L’on ne sut jamais si le Père de La Chaize, son confesseur jésuite, jugea bon de s'entremettre auprès du roi, selon que le comportait le message. Mais toujours est-il que la consécration demandée à toute la cour versaillaise réunie autour de son suzerain n’eut jamais lieu. Au siècle suivant, le Sacré-Coeur pénétrera bien au sein de l'orgueilleux palais grâce à l'installation d'un tableau, également réclamée en 1689; le dévot fils de la dévote reine Leszczynska, le Dauphin Louis, espérance éphémère de la dynastie, en avait obtenu de son père Louis XV l'autorisation pour l'un des autels de la chapelle royale. Quant à l'acte public de la consécration, qui était l’essentiel, l'emprisonnement de Louis XVI incitera celui-ci à y placer, en juin 1792, l'espoir de sa libération, mais la mort lui interdira d'en réaliser jamais le projet.

Comme les célébrations patriotiques de 1989 l'ont démontré, l'opinion française a désormais dépassé les querelles partisanes qui, au nom de ce message de 1689, avaient farouchement opposé, lors du premier centenaire de la Déclaration d'août 1789, les champions des droits de Dieu à ceux des Droits de l'homme. Durant la Première Guerre mondiale, l'inscription d'un coeur sur le drapeau tricolore, que réclamait au nom du ciel la jeune Claire Ferchaud, avait encore donné lieu à une sourde lutte d'influences entre catholiques et francs-maçons: au sortir du conflit armé, Rome déclara donc irrecevable la requête, qui naturellement s'abritait derrière le désormais trop fameux message à Louis XIV. Maintenant qu'était intervenue la séparation légale de l'Église et de l'État, au nom de quel principe en effet les chrétiens auraient-ils pu forcer la République à insérer le Coeur de Jésus dans l'emblème de l'unité nationale, qui avait cessé depuis longtemps d'être la propriété personnelle d'un souverain?

L’amour du Seigneur n'en perd pas pour autant son titre à régner sur les sociétés aussi bien que sur les individus; et, adroitement canalisé par la hiérarchie ecclésiastique, le message au roi n'a cessé de porter son véritable fruit. Mieux que la confection royale d'un édifice pour y mettre un tableau, ce fut d'abord l'expropriation, votée d'utilité publique par la Chambre des députés, de la colline parisienne de Montmartre à seule fin d'y bâtir le « temple expiatoire» que voulaient dédier au Sacré-Coeur des millions de citoyens, membres d'un peuple maintenant souverain. Ce fut ensuite l'émulation de multiples pays, qui, stimulés par l'exemple français, devaient développer à leur tour un culte populaire envers le Coeur de Jésus. Enfin, porté par l'élan de la catholicité entière, l'on put voir, au seuil de notre XX" siècle, le pape Léon XIII consacrer l'humanité à ce Coeur et, en 1925, Pie XI instaurer, en réponse à un mouvement de pétitions qu'une laïque suscita de Paray-le-Monial, une fête de la seigneurie du Christ sur les nations, prélude à notre actuelle solennité du Christ roi de l'univers.

Que subsiste-t-il à présent de cette revendication, parfois teintée de nostalgies évidentes, d'un «règne du Coeur de Jésus» ? Au lieu du concept triomphal d'un «règne social de Jésus-Christ », aisément travesti en restauration théocratique, celui, plus recevable aujourd'hui, d'une «civilisation de l'amour», dont la semence sera discrètement, si elle doit jamais advenir, le Coeur, enfoui au coeur du monde, du Rédempteur de l'homme. Inauguré par Paul VI le 8 décembre 1975, ce thème prophétique imprègne en profondeur la pensée politique de son successeur; et celui-ci ne manque aucune occasion d'inviter notre actuelle société permissive à transiter vers cette «civilisation de la vérité et de l'amour», qui, seule, pourra donner son véritable contenu à la liberté humaine. Sans risque de heurter l'opinion mondiale de cette fin de millénaire, Jean-Paul II pouvait même oser, à la tribune de l'ONU le 5 octobre 1995, réclamer des chefs d'État présents une Déclaration universelle des droits et des devoirs des nations, assortie de « l’effort commun pour édifier [cette] civilisation de l'amour, fondée sur les valeurs universelles de la paix, de la solidarité, de la justice et de la liberté».

Tel est, réduit à cinq de ses requêtes essentielles, le grand message de l'Amour auquel Marguerite-Marie et Claude La Colombière invitent aujourd'hui le pèlerin de Paray-le-Monial à s'ouvrir. Il ne s'agit pas d'une spiritualité particulière, mais plutôt d'une grâce que chacun, dans l'Église, est convié à accueillir, à l'exemple de ces communautés, anciennes et nouvelles, qui sont venues rejoindre jésuites et visitandines sur les deux rives de la Bourbince.

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